Napoléon

Portraits sans images



Constant - p114-116.

« A son retour d'Égypte, l'Empereur (sic) était fort maigre et très jaune, le teint cuivré, les yeux assez enfoncés, les formes parfaites, bien qu'un peu grêles... Son front était très élevé et découvert; il avait peu de cheveux, surtout sur les tempes, mais ils étaient très fins et très doux. Il les avait châtains, et les yeux d'un beau bleu, qui peignaient d'une manière incroyable les diverses émotions dont il était agité: tantôt extrêmement doux et caressants. tantôt sévères et même durs. Sa bouche était très belle, les lèvres égales et un peu serrées, particulièrement dans la mauvaise humeur. Ses dents, sans être rangées fort régulièrement, étaient blanches et très bonnes; Jamais il ne s'en est plaint. Son nez, de forme grecque, était irréprochable et son odorat excessivement fin... Sa tête était très forte, ayant vingt-deux pouces de circonférence; elle était un peu plus longue que large, par conséquent un peu aplatie sur les tempes; il l'avait extrêmement sensible .» C'est pour cela qu'on lui faisait ouater ses chapeaux, et que son valet de chambre avait soin de les porter quelques jours afin de les briser. II en était de même pour les chaussures. Mais reprenons le récit de Constant: « Ses oreilles étaient petites, parfaitement faites et bien placées... Sa taille était de cinq pieds, deux pouces, trois lignes; il avait le cou un peu court, les épaules effacées, la poitrine large, très peu velue; la cuisse et la jambe moulées.


Un hiver à Paris sous le Consulat (1802-1803), p.152 - Johann Friedrich Reichardt, Tallandier – 2003.

Bonaparte est bien à cheval et paraît plus grand sur sa selle qu'il ne l'est en réalité. Je ne saurais détailler sa physionomie, ne l'ayant vu que passant devant les fenêtres de l'appartement de Duroc; ce qui m'a frappé, c'est son calme sérieux qui s'harmonise à merveille avec son profil antique.


Théophile Gautier - p258-259.

Voici comment Théophile Gautier, qui avait vu Napoléon une seule fois, nous a restitué sa physionomie en 1815 : " J'avais 4 ans alors, et pourtant mon souvenir m'est demeuré très précis. Il était monté sur un petit cheval, à qui les pans d'une grande redingote constituaient une sorte de houssine, recouvrant la croupe et la selle. Il se tenait mal et avait l'air effondré d'un maraîcher qui a voyagé toute la nuit; il avait sur la tête une sorte chapeau... gris, peu élevé. Il passait devant l'éléphant de la Bastille. Je l'ai bien regardé. Le nez était affaissé et était devenu crochu. Le menton se relevait en pointe de sabot... Les traits étaient, ce jour-là, bouffis et gras. La maladie de foie avait badigeonné son masque d'une teinte jaune. »


Lord Lyttleton, 7 août 1815 - p 290.

Son profil me parut ressembler exactement aux portraits que j'avais vus de lui, sauf que son visage était en réalité plus large. Il avait le haut de la tête presque entièrement chauve. Ses cheveux, d'un brun roussâtre, étaient longs et rudes. Pour ce qui est de l'expression de sa figure, j'y trouvai plus de subtilité que de noblesse. Ses yeux avaient un regard quelque peu hagard; ils étaient aussi un peu éteints; on devinait qu'ils avaient été à l'origine très perçants, mais que l'âge et l'anxiété avaient amorti leur feu. Son teint me semblait non seulement sombre, mais d'une couleur maladive. »


Le lieutenant Clifford, 11 août 1817 - p322.

Le lieutenant Clifford paraît avoir éprouvé une déception qu'il ne cherche pas à dissimuler. « Je trouvai, dit-il, Napoléon très différent extérieurement de ce que je m'étais imaginé, plus petit et plus corpulent même que je m'y attendais. Ses cheveux, qui sont noirs, étaient coupés court partout; sa tête est très grosse et il a le visage plein et rond, mais pas si gros qu'on le représente généralement; ses favoris sont rasés. Je ne vis rien d'extraordinaire dans chacun de ses traits, excepté l'œil, qui est ce qu'il a de mieux dans la physionomie, et qui semble donner à tout le reste son expression ; mais ses yeux ne me parurent réellement pas avoir cette puissance de pénétration qu'on leur prête généralement. Je ne constatai point que son visage, vu de face, fût du tout pareil à ses portraits, mais son profil me frappa par sa grande ressemblance, et est, je crois. en général, bien imité."


Extraits de "Au chevet de l'Empereur" du Docteur Cabanès.


Un secrétaire de l'Empereur fait le portrait de celui qu'il a fidèlement servi.
Claude-François Méneval, Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier, 1844-1845.

"On a fait si souvent le portrait de Napoléon que je n'apprendrai rien de nouveau en disant qu'il était de taille moyenne (cinq pieds deux pouces).
A l'époque où j'ai été attaché à son cabinet, il jouissait d'une santé vigoureuse ; il était récemment guéri d'un mal interne, dont il avait commencé à souffrir sérieusement pendant la seconde année du Consulat. C'était une affection scabieuse, invétérée, contractée en servant une pièce de canon pendant le siège de Toulon, que des palliatifs avaient fait rentrer, et dont son habile médecin, Corvisart, venait de le délivrer. Napoléon avait alors un embonpoint médiocre, que développa plus tard le fréquent usage des bains, qui le délassaient de ses fatigues de corps et d'esprit.
Il contracta, en effet, l'habitude de se baigner tous les jours à des heures irrégulières. Sur l'observation de son médecin, que la haute température de ses bains, leur fréquence et leur longue durée tendaient à l'affaiblir et le disposaient à l'obésité, il en usa depuis plus sobrement.
Son cou était un peu court, ses épaules larges, et le développement de sa poitrine annonçait une constitution robuste, moins forte cependant que son moral. Il avait les bras bien attachés, la jambe bien faite et le pied petit. Sa main, dont il tirait un peu de vanité, était ferme et potelée, avec des doigts effilés. Il avait le front haut et large, les yeux gris et investigateurs, le nez droit et bien conformé, d'assez belles dents, l'arc de la bouche parfaitement dessiné et le menton légèrement proéminent. Son teint était sans couleur, mais d'une pâleur transparente, sous laquelle on voyait circuler la vie. Ses cheveux châtains, très fins, qu'il avait porté longs et recouvrant ses oreilles jusqu'à l'époque de son expédition en Egypte, étaient alors coupés court et laissaient à découvert son front, siège de hautes pensées. Le galbe de son visage et l'ensemble de ses traits étaient d'une régularité irréprochable. Enfin, sa tête et son buste ne le cédaient en noblesses et en dignité à aucun des plus beaux bustes que nous ait légués l'antiquité.
Quand il était excité par quelque passion violente, sa figure prenait une expression sévère et même terrible. Il s'exerçait comme un mouvement de rotation sensible sur son front et entre ses sourcils ; ses yeux lançaient des éclairs. Les ailes du nez se dilataient, gonflées par l'orage intérieur ; mais ces mouvements passagers, quelle que fût leur cause, ne portaient point de désordre dans son esprit. Il paraissait en régler à son gré les explosions, qui, du reste, avec le temps, devinrent de plus en plus rares. Sa tête restait froide ; le sang ne s'y portait jamais, il refluait toujours vers le coeur. Dans l'état ordinaire, son visage était calme, doucement sérieux. Il s'illuminait du plus gracieux sourire quand il était déridé par la bonne humeur ou par le désir d'être agréable. Dans la familiarité, il avait le rire bruyant et railleur.
L'embonpoint qu'il acquit dans les dernières années de son règne avait donné au torse plus de développement qu'à la partie inférieure du corps ; ce qui a fait dire, après sa chute, que son buste donnait l'idée d'un monument majestueux et imposant qui n'aurait pas eu une base proportionnée à sa grandeur. ...

Merci à Joker


J-F Agathon FAIN, Mémoires, publiés en 1908.

(1809) - Pour décrire la personne de Napoléon, je me reporte à l'époque de son second mariage. Ce n'est déjà plus le Napoléon que M. de Bourrienne a longtemps suivi ; ce n'est pas encore celui que les écrivains de Sainte-Hélène nous dépeindront plus tard ; c'est celui que j'ai connu.
Commençons en style de signalement : sa taille était de cinq pieds deux pouces ; il était petit, mais bien fait ; cependant il avait le cou un peu court et peut-être déjà trop de ventre.
La fibre était molle et la lymphe épaisse. Son teint n'était jamais coloré ; ses joues étaient d'un blanc mat, ce qui lui faisait un visage plein et pâle, mais non de cette pâleur qui dénote une personne malade. Je ne l'ai jamais vu incommodé à se mettre au lit. Jamais, comme il le disait, il n'a senti sa tête ni son estomac. Je ne lui ai connu d'indisposition qu'une gêne à la vessie, qui lui était quelquefois incommode. Il me semble que les médecins attribuaient ce malaise à la répercussion d'anciennes dartres ou plutôt de la gale qu'il avait prise et mal guérie au siège de Toulon.
Ses cheveux châtains étaient coupés court autour de la tête et le coiffaient à plat. Il avait la tête ronde, le front large et élevé ; des yeux gris-bleu, le regard doux, le nez bien fait, la bouche d'une forme gracieuse et les dents belles. Sa vue n'était pas excellente ; il y suppléait à l'aide d'une lorgnette de spectacle qu'il portait toujours. Chez lui, l'odorat était extrêmement susceptible. Je l'ai vu s'éloigner de plus d'un serviteur qui était loin de soupçonner la secrète aversion qu'il avait encourue.
La régularité de ses traits prenait facilement dans le travail et la préoccupation une teinte de sévérité imposante : mais, dans le laisser-aller de l'intimité, son sourire reprenait une grande amabilité. Il riait rarement ; quand il riait, il poussait des éclats ; mais c'était plutôt pour forcer l'ironie que par grosse joie. Au surplus, nul visage d'homme ne changeait plus vivement au gré des impressions de l'âme : de ce même regard qui naguère était caressant, tout à coup il en sortait des éclairs.

Merci à Joker


Voici le signalement répandu parmi les cosaques - La chute ou l'Empire de la solitude 1807-1814 (Dominique de Villepin - Ed Perrin, 2008 - p.269)

« La taille épaisse et ramassée. Les cheveux noirs, plats, et courts. La barbe noire et forte, rasée jusqu’au-dessus de l’oreille. Des sourcils bien arqués, mais froncés vers le nez, le regard atrabilaire ou fougueux. Le nez aquilin avec des traces continuelles de tabac. Le menton très saillant, toujours en petit uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d’un petit surtout gris pour n’être point remarqué, et sans cesse accompagné d’un mamelouk. »

Bourgogne - La chute ou l'Empire de la solitude 1807-1814 (Dominique de Villepin - Ed Perrin, 2008 - p.281)

Bourgogne, un temps égaré, rejoint la Grande Année à la veille du franchissement du fleuve. Le tableau d’ensemble qu’il en dresse est un des plus fidèles existants et à ce titre souvent cité. Après l’ « escadron sacré », formé à partir des débris restants de la cavalerie, apparaît l’Empereur, à pied et un bâton à la main. « Il était enveloppé d’une grande capote doublée de fourrure, ayant sur la tête un bonnet de velours couleur amarante, avec un tour de peau de renard noir. »

Chevalier - La chute ou l'Empire de la solitude 1807-1814 (Dominique de Villepin - Ed Perrin, 2008 - p.281, note 2)

Chevalier donne une description précise de la « tenue d’hiver » du souverain : « Un bonnet de velours vert à toque, avec une ganse et une petite houppe en or, le tour et les cache-oreilles en poil de martre noir, une gospodine, ou robe de chambre, en velours vert pré comme le bonnet, le collet en loutre noire, le tout fourré, bordé avec des brandebourgs en or, un ceinturon blanc, une ceinture par-dessus, pour porter son épée, des bottes fourrées, de gros gants et un gros bâton. »

Mars 1815 – description de John Hobhouse - Les Cent-Jours, Georges Blond

Sa figure était très pâle, ses mâchoires larges, mais pas autant que je l’avais entendu dire. Ses lèvres sont minces et façonnées de manière à donner à sa bouche une douceur admirable. Il paraissait avoir l’habitude de retenir ses lèvres comme quelqu’un qui mâche du tabac, mais j’ai appris depuis qu’il a presque toujours dans sa bouche un morceau de réglisse ou quelque pastille pour se guérir d’une toux habituelle. Ses cheveux sont d’un brun cendré et clairsemés sur les tempes. Le dessus de sa tête est chauve, ce qui lui a fait donner par ses soldats le sobriquet affectueux de « notre petit tondu ». Il n’est pas bien gros mais son ventre est si saillant que l’on voyait son linge passer au-dessous de son gilet. Poussant souvent des soupirs et avalant sa salive, il paraissait souffrir de quelque douleur dans la poitrine.

Voici le portrait tracé par Maitland, dans sa Relation (Bordonove - le voyage vers Sainte-Hélène, p 101.)

C'était alors un homme d'une robustesse remarquable, bien bâti, d'environ un mètre soixante-quinze; il avait les membres particulièrement bien faits; la cheville fine, le pied fort petit, ce dont il paraissait assez satisfait, car, durant son séjour à bord, il porta constamment, avec des bas de soie, des souliers découverts. La main, également, menue, était grassouillette comme celle d'une femme plutôt que masculine et vigoureuse; les yeux étaient gris clair, les dents saines; quand il souriait, l'expression du visage était très agréable, mais, s'il éprouvait une déception, un nuage assombrissait ses traits. La chevelure, brune, était presque noire, sans un poil gris, bien qu'un peu éclaircie au sommet du crâne et sur le front. Le teint, peu commun, un peu olivâtre, différait de presque tous les teints que j'ai vus. L'Empereur avait pris de l'embonpoint et, de ce fait, beaucoup perdu de son activité corporelle; si j'en crois les personnes de sa suite, une partie notable de son énergie intellectuelle avait également disparu. Le fait est que, pendant son séjour sur le Bellerophon, il dormait beaucoup. Bien que, le soir, il se couchât entre huit et neuf heures pour ne se lever qu'à peu près à la même heure le matin, il s'assoupissait fréquemment sur le canapé de sa cabine dans le courant de la journée. D'une manière générale il semblait plus âgé qu'il n'était alors.

Voici ce que le capitaine Ross, commandant le Northumberland écrivait à un ami : (Bordonove - le voyage vers Sainte-Hélène, p 184.)

Son aspect m'a causé un vif désappointement, et c'est général, je crois, car je n'ai jamais vu de portraits qui reproduisent fidèlement ses traits. Son apparence n'annonce pas du tout l'homme débordant d'activité que l'on dit. Il est gros, à peu près ce que nous appelons un pot-à-tabac. La jambe est bien faite, un peu lourde pourtant; la démarche, qui m'a paru affectée, tient le milieu entre le balancement et l'arrogance. Mais il n'est pas habitué aux mouvements d'un navire: peut-être ceux du Northumberland étaient-ils la cause de son allure. Le teint franchement jaune, les yeux d'un gris fort clair, les cheveux plutôt rares, graisseux. Ma foi, c'est un bonhomme à l'air bien désagréable, une tête de curé…

Pour sa part, le docteur Warden (chirurgien du Northumberland) voyait ainsi l'Empereur: (Bordonove - le voyage vers Sainte-Hélène, p 185.)

Il portait l'uniforme de général de l'infanterie française (ce qui est évidemment inexact), à l'époque où cette infanterie constituait une partie de son armée : veste verte à parements blancs; tout le reste blanc, bas de soie blanche, souliers bas., élégants, à boucles d'or ovales; un ruban rouge et une étoile; trois médailles accrochées à sa boutonnière; l'une d'elles est la Couronne de Fer; les deux autres représentent des grades différents de la Légion d'honneur. Il était pâle et ne s'était pas rasé, je crois. En fait, son aspect général donnait à penser qu'il n'avait pas reposé tranquille au cours de la nuit précédente. La chevelure est rare aux tempes et au sommet de la tête qui, volumineuse, est singulièrement aplatie. Ce qui lui reste de cheveux par-derrière est embroussaillé; je n'en ai pas remarqué de blancs. Les yeux, gris, sont en perpétuel mouvement; rapide, le regard court d'un objet à un autre. Dents saines, bien rangées; le cou est court, mais les épaules sont bien proportionnées. La silhouette, un peu empâtée, à la hollandaise, a belle allure.

Voici le portrait de Napoléon par Betsy Balcombe (Sainte-Hélène, 1816)

Le cheval qu'il montait était superbe et d'un noir de jais ; il avançait d'une fière allure coupant de ses fers le gazon de notre belle pelouse, tendant et penchant le cou, mordant son frein ; il me parut bien digne de porter celui qui avait dominé presque toute l'Europe.
Napoléon à cheval avait un air noble et imposant ; cette position augmentait sa stature et compensait ainsi tout ce qui lui manquait, pour me le montrer comme l'être le plus majestueux que j'eusse jamais vu. Son habit était vert, orné d'une étoile éblouissante ; la selle et la housse de son cheval étaient de velours cramoisi richement brodé d'or.
Il mit pied à terre devant la porte de notre maison, où nous étions réunis pour le recevoir, et sir George Cocburn nous présenta à lui.
Vu de près, Napoléon paraissait plus petit, surtout à côté de Sir george Cockburn, de haute stature et à la physionomie aristocratique ; il perdait aussi de ce grand air qui m'avait frappée à la première vue. il était d'une pâleur de mort. Cependant ses traits, malgré leur froideur, leur impassibilité et quelque chose de dur, me parurent d'une grande beauté. Dès qu'il eut pris la parole, son sourire enchanteur et la douceur de ses manières firent évanouir jusqu'au moindre vestige de la crainte que j'avais jusqu'alors éprouvée.
Il s'assit sur un de nos sièges rustiques, promena son regard d'aigle sur notre petit appartement et félicita maman sur l'heureuse situation des Eglantiers. Pendant qu'il causait, je pus tout à loisir examiner ses traits : je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une physionomie plus remarquable et plus frappante. Les portraits qu'on a faits de Napoléon donnent de lui une idée assez exacte ; mais ce que nul pinceau ne saurait reproduire, c'est son sourire, l'expression de son regard : tout ce qui, précisément, constituait son charme fascinateur. Les cheveux, d'un brun foncé, étaient aussi fins, aussi soyeux que ceux d'un enfant ; ils l'étaient même peut-être un peu trop pour un homme, ce qui le faisait paraître légèrement chauve. Il avait les dents noires ; j'ai su plus tard que cela provenait de son habitude de manger du suc de réglisse, dont il avait toujours une provision dans sa poche."

Merci à Jean-Yves


Arthur-Levy, Napoléon intime - éd. Nelson - p390 - 391

Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu'au moment où il dépouille le petit gentilhomme qu'il est par son origine, c'est pour entrer dans la peau du bourgeois qu'il sera désormais, et dont il restera la personnification complète.
Mettez l'un à côté de l'autre le portrait du général Bonaparte par Guérin et celui de l'Empereur par Isabey, vous serez frappé de leur contraste absolu; c'est à peine si vous trouverez dans les deux physionomies de rares points de ressemblance.

Dans le premier, c'est un jeune homme étique, efflanqué, à la figure parcheminée. Le front est à peine visible, caché par un épais rideau de cheveux qui s'allongent sur les côtés jusqu'au collet, et semblent dissimuler les attaches d'un masque soigneusement plaqué sur le visage. C'est le temps des dures épreuves, des iniquités, des suspicions. Avoir souffert la faim, avoir été jeté en prison avec la guillotine en perspective, s'être vu deux fois destitué, se sentir des talents, une âme valeureuse, et en être réduit à s'humilier forcément devant des sectaires obstinés ou insensés, - voilà qui explique ces lèvres serrées, contractées, sentinelles répressives de paroles qui pourraient vous perdre, ces yeux au regard perçant, cherchant à deviner l'embûche, mais où les images ne s'impriment qu'en franchissant les cavités profondes creusées sous les paupières par la mélancolie et la défiance. L'âpre expression de la figure se trouve complétée par les pommettes osseuses qui, au-dessous des tempes, étreignent le visage comme les deux coquilles d'une tenaille impitoyable, et donnent à l'ensemble un aspect torturé, émacié, qui appelle la compassion.

Au contraire, sous le crayon d'Isabey, suivez chez l'Empereur la transformation de cette ossature malingre: elle s'est développée franchement, comme s'épanouit, en plein soleil, un arbuste jusque-là claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati, est devenu bedonnant; le visage anguleux s'est ovalisé; plus de hachures, les lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de l'indépendance. Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés court, sur le front hardiment découvert, une seule mèche tirant hors du cadre la tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur de joue et reflètent spontanément la pensée. La bouche s'est entr'ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour laisser le champ libre à la parole, prompte à s'échapper. En un mot, de toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante, mais pourtant bonne, familière.






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