La vie à Sainte-Hélène.

Les gardiens de Napoléon



Le 8 juillet 1817, le comte Balmain envoie, comme d’habitude, un rapport au comte de Nesselrode concernant, cette fois, l’arrivée du navire « Conqueror »

"Le 1er bataillon du 66e d’infanterie est arrivé il y a quinze jours à Sainte-Hélène pour y relever le 2e bataillon d’infanterie. (1) »(Rapport de Balmain)

(1)« Lors de l’arrivée de l’Empereur à Sainte-Hélène, on y comptait que cinq cents Blancs, y compris la garnison, composée d’un bataillon d’infanterie fort de cent soixante hommes, et d’une compagnie d’artillerie au service de la Compagnie des Indes. Le nombre des esclaves était d’environ trois cents Nègres, neuf cents Chinois ou Lascars ; ces derniers avaient été importés pour le service spécial de Longwood. La garnison s’élevait, pour la garde de l’Empereur, à plusieurs milliers d’hommes, à savoir : le bataillon d’infanterie et l’artillerie de la Compagnie des Indes, deux régiments d’infanterie du roi, un escadron de dragons, un détachement de mineurs, sapeurs et ouvriers du génie, et une compagnie d’artillerie royale, plus onze bâtiments de guerre ayant à bord garnison de soldats de marine. La dépense de la garde et de l’entretien de l’Empereur coûtait au gouvernement anglais huit millions de francs par an, sans compter les dépenses extraordinaires nécessitées par les besoins d’une garnison si disproportionnée aux ressources du sol. »

Merci à Diana



Balmain, Sainte-Hélène, 29 juin 1816.

Toute entreprise du dehors contre cette île serait en pure perte – je crois pouvoir l’assurer dès à présent. La nature y a mis les premiers et les plus grands obstacles, et le gouvernement anglais ne cesse d’y ajouter des moyens de défense, dont la plupart même paraissent inutiles. Trois régiments d’infanterie, cinq compagnies d’artillerie, un détachement de dragons pour le service d’un état-major assez considérable forment le gros de la garnison. Deux frégates, dont l’une de cinquante pièces, quelques brigs et chaloupes gardent la mer, Le nombre des canons disposés sur les côtes et dans l’intérieur du pays est effrayant.
….Cet état de chose a privé Sainte-Hélène d’un grand moyen d’existence : la pêche. Elle ne se fait maintenant que le jour, et le poisson devient aussi rare que la viande fraîche.
Je ne veux pas, Monsieur le comte, hasarder une opinion sur toutes ces mesures de sûreté réelle. Une île détachée du reste de la terre, où l’on n’entre que d’un seul côté, où les rochers sont entassés les uns sur les autres et forment des précipices à chaque pas, pourrait, ce me semble, être gardée par un mode plus simple, et à beaucoup moins de frais.

Merci à Diana



1820 - Sainte-Hélène, Octave Aubry (p.162)

L'île semblait oublier l'existence des Français. On disait seulement aux voyageurs de passage que là-haut, sur cette plate-forme entourée d'abîmes où, entre deux coulées de soleil dansaient des brouillards, un prisonnier vivait derrière ses murs de gazon et ses feuillages avec ses derniers serviteurs. Et ces marins, ces magistrats, qui, de l'Extrême-Orient retournaient vers les hâvres de l'Europe, y portaient leur surprise que, pour garder ce captif sans espérance, il fallût tant de soldats, de navires et de canons.



Voyez aussi, dans les documents:
- les précautions prises contre l'évasion.
- la proclamation de Hudson Lowe - juin 1816.
- Bathurst et le budget de Longwood - les suites, en 1817.

Napoléon


LES ESPOIRS DE NAPOLÉON A SAINTE HELENE - Médecin Général R. BRICE - Payot.Paris 1938 (Merci à Diana)

AVANT-PROPOS.

« On croit généralement que Napoléon supporta la captivité de Sainte-Hélène parce qu’il l’estimait utile à la cause de son fils. Cette opinion se fonde sur un propos rapporté dans le Mémorial : « Il n’y a que son martyre qui puisse rendre la couronne à ma dynastie ».
Ces paroles n’étaient que de surface. Napoléon ne s’est jamais résigné. Selon la loi commune aux prisonniers, il aspirait ardemment à la liberté.
C’est sur ces espoirs de délivrance que l’historien doit braquer son objectif s’il veut donner une image exacte du captif des Anglais.
Le problème de la délivrance comportait diverses solutions : une amnistie politique, une évasion ou un enlèvement. Les ennemis du vaincu se refusaient à toute indulgence. Les plans d’évasion ne servirent qu’à alimenter des conversations sur lesquelles planait l’ennui. Les coups de main que projetèrent d’anciens soldats avortèrent avant de pouvoir être tentés.
Au cours de la captivité de Sainte-Hélène, les événements sont menus, et, en apparence, anodins. L’action se développe en profondeur; derrière le conflit des caractères se livre une bataille souterraine où s’entrechoquent les désirs, les espoirs, les craintes, la lâcheté, les convoitises, l’ambition et la haine.
Celui qui fut le dieu de la guerre, le Potentat qui dictait ses ordres à l’Europe n’est plus qu’un homme. Déprimé par le malheur, il ne reprit courage de vivre que pour être assailli par la maladie à laquelle il succomba.
L’histoire de Napoléon prisonnier appartient aux psychologues et aux médecins. »


Photographié au musée de l'île d'Aix


L'Empereur face à ses gardiens.


Rester Empereur!


Les espoirs de Napoléon à Sainte-Hélène -p 82 - Médecin Général R. BRICE - Payot.Paris 1938

"Puisque les Anglais le ramenaient au simple rang de général, il allait désormais se comporter en empereur.

Foin de la simplicité et de la bonhomie! Il ne recevrait plus de visites; il accorderait des audiences.
Personne ne parviendrait jusqu'à lui s'il ne se pliait aux règles d'un protocole aussi strict que celui des palais impériaux.
Jamais il ne correspondrait lui-même avec quiconque ne serait pas son égal c'est-à-dire monarque ou chef d'État.
Il ne formulerait de réclamation, ne consentirait une autorisation, n'opposerait de refus que par l'intermédiaire de son Grand Maréchal ou de ses généraux. "
(...)
"Il exigea d'eux les mêmes égards que lorsqu'il était sur le trône des Tuileries. Contre ceux qui auraient été tentés de le traiter trop familièrement, il opposa les barrières de l'étiquette .
Nul ne fut admis à pénétrer auprès de lui sans y voir été convié ou sans l'avoir sollicité;
nul ne fut introduit s'il n'était en grande tenue de général ou de chambellan;
nul ne put, sans sa permission, s'asseoir en sa présence. "


Octave Aubry, "La captivité de Napoléon": , p 111.

"Il ne lui importe que de sauvegarder sa dignité, son titre. Puisqu'on lui dénie ce titre, proclamé par un pape et qui depuis dix ans s'étale dans les protocoles européens, puisqu'on prétend le traiter en général rebelle, il a résolu d'imposer dans les faits, par la seule attitude, sa qualité de souverain. On espère en vain le réduire au nom de Bonaparte, il sera pour tous, en toute occasion et jusqu'à son dernier souffle, l'empereur Napoléon. "



L'affaire de l'argenterie - 1816


L'affaire de l'argenterie tire son origine des instructions de Bathurst relatives aux dépenses de Longwood :

"Diminuer fortement les dépenses de la table et de la maison du prisonnier, de telle sorte qu'elles ne dépassent pas 8 000 livres [192 000 francs] par an, en y comprenant les vins et l'extraordinaire, de quelque genre que ce soit. Dans le cas où le général se plaindrait des retranchements que pourraient occasionner cette modification, il vous sera loisible de lui permettre tout le superflu qu'il désirera, pourvu qu'il fournisse les fonds nécessaires pour couvrir les dépenses au-delà de 8 000 livres. D'après ce que j'ai appris, les moyens pécuniaires ne lui manquent pas."

Or les dépenses pour l'année 1816, au mois de juillet, approchaient déjà les 20 000 livres (480 000 francs). Gaspillages à grande échelle, volonté de maintenir à Longwood un certain train de vie, trafics, prix conséquents exigés par Balcombe et ses commis, mauvaises conditions de conservation de la nourriture entraînant d'inévitables pertes expliquaient largement de pareils chiffres.

Lowe prit acte des ordres du ministère et en avertit Napoléon par l'intermédiaire de Montholon et de Bertrand. L'accueil fut on ne peut plus froid mais pas parce que Napoléon était incapable de fournir les fonds nécessaires.
L'Empereur disposait en effet de sommes énormes en Europe, notamment par exemple auprès du banquier Laffitte chez qui il possédait pas moins de quatre millions de francs (et on pourrait poursuivre la liste des fonds susceptibles de servir aux dépenses de Longwood). Napoléon affirma être d'accord pour puiser dans cette manne mais à la condition que la correspondance nécessaire aux transactions futures ne soit pas sujette à la surveillance de Lowe.
Pour le gouverneur, il était bien sûr hors de question que l'Empereur entretienne des relations avec l'Europe sans qu'il puisse avoir un regard sur la nature exacte des échanges.

C'était l'impasse. De son côté, Lowe prit sur lui d'élever la valeur maximale des dépenses à 12 000 livres (288 000 francs ; ce qui correspondait d'ailleurs à son propre traitement), pendant que Napoléon acceptait de réduire le nombre des domestiques anglais, de diminuer la consommation de vin ; mais refusait de toucher aux dépenses concernant les vivres et écrivait :
"S'il apparaît absolument nécessaire de restreindre les dépenses pour la table, l'Empereur vendra une partie de sa vaisselle."

Lowe campant sur ses positions, Napoléon fit exécuter sa menace. La manœuvre était ici toute diplomatique. Il s'agissait d'indigner l'opinion européenne et exciter la pitié, avec au final l'espoir du retour sur le vieux continent.
Le 10 octobre, O'Meara avertissait :
"Il espère inspirer de la haine pour le gouverneur, en disant qu'il a été obligé de vendre sa vaisselle plate pour ne pas mourir de faim ; il me l'a dit lui-même que tel était son but."

Le 15 octobre, après avoir pris soin de limer les armes et d'ôter les aigles, 952 onces furent brisés et vendus.
Deux autres ventes suivirent : le 15 novembre (1 227 onces) et le 30 décembre 1816 (2 048 onces). Le sacrifice de la vaisselle rapporta 25 577 francs. En vérité, Cipriani n'avait brisé qu'une partie de l'argenterie. Le restant fut gardé pour le service de l'Empereur, Montholon, afin que la manœuvre fût plus crédible, achetant à Jamestown un service en mauvaise faïence.

Si le stratagème ne permit par le retour de l'exilé de Sainte-Hélène en Europe, le bris de la vaisselle avait tout de même fait grand bruit. Ainsi, Bathurst approuva finalement l'initiative de Lowe concernant les 12 000 livres de dépenses, l'autorisa à faire toutes dépenses supplémentaires jugées nécessaires et à laisser Napoléon envoyer une lettre scellée à un banquier afin d'obtenir l'envoi de fonds.
Ce dernier point parut trop dangereux à Lowe qui se garda bien d'en informer l'Empereur.

Les problèmes de financement furent finalement réglés par l'envoi clandestin par Napoléon d'ordres par lesquels le compte de Bertrand fut crédité de 120 000 francs annuels ; ce qui permit à ce dernier de tirer chaque mois 10 000 francs.

Cyril Drouet


On m'observe - je me cache. - Sainte-Hélène, Octave Aubry, p.164

Une fantaisie de Napoléon avait fort alarmé Lowe.

Etant dans son jardin en jaquette de toile et chapeau de paille un matin de mai, il avait monté à cheval sans changer de costume et, suivi d’Archambault, fait un temps de galop en direction de Deadwood. Par instants il s’arrêtait et, lorgnette en main, regardait le paysage. Cette étrange sortie inquiéta Lowe.
Quand il l’apprit, l’Empereur s’amusa à faire endosser des vêtements pareils à l’abbé Vignali qui avait à peu près sa taille, et il lui recommanda d’aller à cheval à travers le plateau, accompagné d’un piqueur, assez vite pour qu’on ne pût le reconnaître et qu’on crût qu’il était Napoléon, d’autant qu’il prendrait soin, par moments, d’observer comme l’Empereur les environs à la lunette. Vignali obéit avec adresse. L’officier de surveillance Luytens qui l’épiait s’y trompa et ne reconnut qu’ensuite son erreur.

Plantation House en trembla.

Reade, Gorrequer, Lowe coururent à Longwood. Luytens fut tancé d’importance.

Napoléon, pensait Lowe, en dressant l’abbé à le personnifier au dehors tandis qu’il demeurait chez lui, préparait sa fuite. Vignali paraderait à cheval en pleine vue des Anglais alors que le prisonnier aurait déjà gagné quelque coin secret où il attendrait le débarquement de ses libérateurs.

Cette plaisanterie, à laquelle Napoléon ne donnait aucune importance, coûta à Lowe le sommeil de bien des nuits.


L'entourage de Napoléon.



Collection privée La Bricole


Un exilé bien entouré (Merci à Fulub)

A Sainte Hélène, Napoléon tient à conserver une certaine étiquette, ce qui a le don d'exaspérer les anglais. Outre ALI, qui occupe les fonctions de valet de chambre et de copiste, sont attachés au service de Napoléon:
MARCHAND, en qualité de premier valet de chambre,
le suisse NOVERRAZ, valet de chambre,
et le corse SANTINI, huissier.
Pour la livrée sont prévus deux piqueurs: ARCHAMBAULT, cadet, ainsi que GENTILLY, valet de pied.
Pour la bouche officient CIPRIANI, maître d'hôtel,
PIERRON,officier,
LEPAGE, cuisinier
et ROUSSEAU,argentier.
A Longwood, ALI gère la bibliothèque de l'Empereur. C'est lui qui recopie les notes trop gribouillées de LAS CASES ( celui ci souffre d'une mauvaise vue) consignant les paroles de Napoléon.
LOUIS MARCHAND veille à tout et surtout à la santé de l'Empereur. Servant d'infirmier, s'occupant de la toilette, des vêtements et de la nourriture, il est aussi lecteur, copiste et secrétaire, comme Ali. Dès 1817, inquiet de l'état de santé de Napoléon déchu, il écrit "La santé de l'Empereur s'altéra visiblement et une grande force morale seulement lui faisait supporter les ennuis de la captivité".
Efficace, profondément dévoué "Les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami" écrira Napoléon dans son testament.

Bertrand Gourgaud Las Cases Montholon



Comte de Balmain – LE PRISONNIER DE SAINTE-HÉLÈNE – Arléa Paris juin 2006

« On dit à Sainte-Hélène que ce sont les entours de Bonaparte qui, par leurs scènes et les rapports qu’ils lui font, influent sur son humeur et sa conduite en général. Cela me paraît douteux. Ce qu’il y a de sûr, c’est que tous les Français se haïssent cordialement. Chacun veut être le favori du maître et vise à la direction des grandes affaires de Longwood. De là naissent, entre eux, des scènes d’un ridicule achevé.

Montholon, chargé de l’extérieur du palais, envie à Bertrand sa partie de l’intérieur.
Gourgaud, las de parader en sa qualité d’aide de camp général dans une antichambre, voit avec déplaisir les occupations plus sensées de Las Cases. Celui-ci, pour ne lui céder en rien, s’essaie, aux heures de promenades, à dompter un cheval ; une taille de nain, un air gauche et patelin ne le dégoûtent pas de cet exercice. Il se casserait le cou plutôt que d’y renoncer. C’est en s’aveuglant ainsi sur leur position que ces malheureux exilés, qu’on estimerait s’ils avaient un esprit de corps, deviennent la risée de tout le monde.
Bertrand est un homme faible et bon, toujours triste et souvent désolé. Sa femme l’a vivement pressé de s’établir en Angleterre pour se rapprocher de Paris. Subjugué par Bonaparte, il n’a pu se décider à quitter Sainte-Hélène.
Montholon n’est qu’un pauvre sujet ; il s’est embarqué à Rochefort avec son maître moins par attachement et reconnaissance que parce qu’il était perdu de dettes en France. À Longwood, il se croit un personnage, et passe pour un menteur déterminé.
Gourgaud, neveu de Dugazon, le comédien, est un officier de fortune, brave et fanfaron. Il ne se mêle pas d’intrigues, mais est tapageur, fat et suffisant. C’est tout ce qu’on peut en dire.
Las Cases a fait à Bonaparte le sacrifice de sa liberté sans y être engagé pour un motif d’intérêt. Ce ne fut en lui qu’un mouvement de générosité ; peut-être aussi le désir de laisser à sa postérité une histoire exacte et détaillée de son héros. Il y a quelques inconséquences dans sa conduite, mais cela est racheté par un mérite réel et des talents.
Piontowski était simple lancier polonais à l’île d’Elbe. Napoléon pour récompenser sa fidélité, le fit capitaine, officier d’ordonnance et chevalier de la Légion d’honneur. C’est un garçon fort doux, dont personne ne se plaint ; on le traite à Longwood avec mépris. Je ne conçois pas ce qui a pu le déterminer à s’expatrier.
O’Meara est l’agent secret de sir Hudson Lowe à Longwood. Ce médecin est un homme adroit et circonspect. Il informe Bonaparte de ce qui se fait dans l’île pour avoir accès auprès de lui. En même temps, il tient registre de ses moindres actions et paroles sans en avoir l’air ; il se fourre partout, et c’est par lui qu’on apprend une infinité de détails qui intéressent plus ou moins la surveillance.
Poppleton est un capitaine du 53e régiment d’infanterie commis à Longwood pour y répondre de Bonaparte. Il est logé près de lui. Il le voit d’obligation tous les jours. Il en donne matin et soir des nouvelles par signaux au gouverneur, et, si Bonaparte passe son enceinte, Poppleton le suit et ne le perd plus de vue. Ce pauvre homme, qui ne sait que la guerre et n’a aucune idée des convenances, est la bête d’aversion de tous les prisonniers français. »

Merci à Diana

Montholon, Récit de la captivité de Sainte-Hélène, t.II

Avant de quitter Longwood en juillet 1817, le capitaine Poppleton reçut cependant une lettre du grand maréchal, qui lui remit de la part de l’Empereur une tabatière en témoignage de satisfaction de son service à Longwood comme officier d’ordonnance. Cette fonction équivalait à celle de commandant de place. Le capitaine reçut aussi quelques bijoux en présent pour Mme Poppleton.

Merci à Diana

Anecdotes de la vie quotidienne.


Les dictées de Napoléon. « Nous vivrons du passé»


Dictée à Las Cases de William Quiller Orchadson (merci à Fortune)



Comment en est venue l'idée... Extrait de Bordonove, Napoléon vers Sainte-Hélène - à bord du Bellerophon, p 147-149.

Napoléon ne trouvait d'apaisement et de consolation qu'auprès de Las Cases. Hier encore presque un inconnu, mais si cultivé, si prévenant et rempli d'une telle bonne volonté, qu'il recherchait de plus en plus sa compagnie. Las Cases était aussi son aîné d'un an; une existence traversée de revers lui avait donné de l'expérience et l'âge atténuait ses ardeurs. Napoléon lui avait demandé un soir, avec cette timidité qu'il savait avoir et qui était comme la pudeur d'une amitié naissante, s'il accepterait de le suivre en exil. Las Cases avait répondu:
« Sire, en quittant Paris pour vous suivre, j'ai sauté à pieds joints sur toutes les chances, celle de Sainte-Hélène n'a rien qui doive la faire excepter… (…)"
Dès lors comment s'étonner que, non seulement Las Cases fût désigné des tout premiers, mais que l'Empereur le fît appeler chaque fois qu'il avait envie de converser calmement.

"Sire, le poète, le philosophe ont dit que c'est un spectacle digne des dieux que de voir l'homme aux prises avec l'infortune! Les revers et la constance ont aussi leur gloire! Un aussi noble et grand caractère que le vôtre ne peut s'abaisser au niveau des âmes les plus vulgaires. Vous qui nous avez gouvernés avec tant de gloire, fait l'admiration et le destin du monde, vous ne pouvez finir comme un joueur au désespoir ou comme un amant trompé. Que deviendront ceux qui croyaient, qui espéraient en vous? Abandonnerez-vous sans retour un champ libre à vos ennemis? L'extrême désir que ceux-ci en font éclater ne suffit-il pas à vous décider à la résistance? D'ailleurs, qui connaît les secrets du temps? Qui oserait affirmer l'avenir? Que ne pourrait amener le simple changement d'un ministère, la mort d'un prince, celle d'un de ses confidents, la plus légère passion, la plus petite querelle…"
Las Cases s'exprimait avec aisance, non sans grandiloquence parfois, étant de son époque! En tout cas, ce sont les paroles mêmes qu'il s'attribue dans le Mémorial. Mais, en supposant qu'il les ait un peu arrangées, très certainement il développa la plupart de ces arguments.
« Certaines de vos paroles ont leur intérêt, dit l'Empereur. Mais que pourrions-nous faire dans ce lieu perdu?
- Sire, nous vivrons du passé; il a de quoi nous satisfaire. Ne jouissons-nous pas de la vie de César, de celle d'Alexandre? Nous posséderons mieux, vous vous relirez. Sire!"
Ah! Le flatteur, l'habile courtisan! Ce ne sera pas sans motif que ses compagnons le surnommeront bientôt l'Extase! Mais enfin, l'essentiel venait d'être dit, la menue graine était semée de ce qui deviendrait l'unique raison de vivre de l'Empereur et son dernier baume: l'œuvre immense des dictées de Sainte- Hélène!
« Eh bien! dit-il sans grande conviction, nous écrirons nos Mémoires. Oui, il faudra travailler; LE TRAVAIL AUSSI EST LA FAUX DU TEMPS. Après tout, on doit remplir ses destinées, c'est aussi ma grande doctrine. Eh bien! Que les miennes s'accomplissent!…"



Chêne en face des trois petits escaliers menant à la salle de billard (côté jardin) sous lequel Napoléon dictait - ici au jeune Las Cases (dessin de Chasselas)
Merci à BBea pour le document et la photographie.



Les écrits en question:

le Mémorial de Las Cases,
le journal de Gourgaud,
les Cahiers de Bertrand,
les Mémoires de Marchand,
l'histoire de la captivité, de Montholon

Napoléon ne connaissait pas le contenu du Mémorial de Las Cases, ne l'ayant pas lu. Alors que, concernant les Mémoires qu'il dictait à ses officiers, elles furent dûment lues relues et corrigées et transcrites (par Ali). Ces mémoires furent publiées en 1823 sous le titre:
Mémoires pour servir à l'histoire de France sous Napoléon, écrits à Sainte Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité.
A part ces écrits, certains acteurs de la captivité ont laissé leur témoignage personnel. Ces témoignages ne furent bien entendu pas faits sous la dictée impériale, ni même pour certains écrits lors de la captivité, et ne sont donc pas exempts d'erreurs, surtout s'ils furent mis en forme plusieurs années après les faits. (Albertuk)




© Collection de La Bricole.



La vie sociale


Voici ce qu'en dit Joseph de Mougins-Roquefort dans son ouvrage "Napoléon prisonnier vu par les Anglais".

"L'Empereur invitait volontiers à venir le voir ou même à s'asseoir à sa table les habitants de l'île, officiels, particuliers, marins ou soldats, qui lui étaient sympathiques et dont il appréciait la compagnie pour leurs manières civiles et pour la déférence qu'ils lui témoignaient.
Les audiences se déroulaient dans le salon de Longwood, parfois dans le jardin, après que les visiteurs avaient attendu, dans la salle de billard, leur convocation.
Napoléon questionnait beaucoup, écoutait à peine les réponses, et se plaisait parfois à égayer l'entrevue par quelques saillies qui avaient un certain succès.
Assez nombreuses au début de la captivité, les visites, soit qu'elles fussent contrariées par Lowe, soit que vers la fin de sa longue épreuve, l'Empereur, souffrant et désabusé , n'en attendit plus rien de bon, se raréfièrent bientôt, puis cessèrent presque complètement.
La liste complète des visiteurs de Longwood a été dressée par le docteur A. Chaplin. On y retrouve plusieurs fois les mêmes noms de ceux, très rares, qu'on pourrait appeler les "favoris" de l'Empereur; mais l'ensemble ne constitue pas une bien longue nomenclature."

Parmi les autochtones, on peut citer entre autres, le colonel Wilks qui résidait à Sainte-Hélène depuis deux ans et y représentait la Compagnie des Indes; Mr Thomas H. Brooke qui exerçait dans l'île les fonctions de Secrétaire du conseil, puis qui devint gouverneur intérimaire.
Le major Hodson qui occupait dans la magistrature locale les fonctions de juge-avocat et qui devait son grade à ses fonctions dans la milice de Sainte-Hélène.
Le Révérend Vernon qui baptisa la petite Hélène de Montholon, née le 18 juin 1816 et le petit Arthur Bertrand, né le 17 janvier 1817 et qui officia aux obsèques de Cipriani, le 26 février 1818.
On peut également signaler que lors de ses excursions dans l'ïle, notamment à Mount Pleasant, Napoléon eut des contacts avec la population locale. (Voyez à ce sujet la visite à William Doveton)

Merci à Joker



Les vivres


Frédéric Masson: "Autour de Sainte-Hélène".
Pour les vivres, peu ou point de légumes du pays; le peu qu'on en cultivait était dévoré par les rats ou brûlés par le soleil. Toute la viande, boeuf, veau et mouton, arrivait sur pied du Brésil ou du Cap de Bonne-Espérance, après trois semaines ou un mois de navigation; les meilleurs morceaux étaient prélevés pour le gouverneur, dont la table était supérieurement servie. Une seule ressource, le porc, de race chinoise, excellent en côtelettes, en boudins et en saucisses. Pour la basse-cour, poulets, dindons et oies étaient aussi maigres que les boeufs, veaux et moutons, sans les mêmes raisons, et on ne parvenait pas à les engraisser. Très peu de gibier, quelques perdrix rouges, si Gourgaud, Piontkowski ou Santini arrivaient à en tuer, mais cette réserve vite usée, et plus de chasseur après leur départ. Un faisan faisait événement: mais il n'y en avait que pour le gouverneur. Aucun des bons poissons d'Europe: ni huîtres, ni coquillages, ni homards, ni écrevisses; seulement un poisson que les Français appelaient bonne femme, et un autre, très long et mince, qu'ils nommaient anguille; des petits maquereaux secs et de mauvais goût; tout le reste, en gros poisson, comparable à du chien de mer. Point de fruits du sol: les oranges et les citrons mûrissent mal; les abricots et le raisin sans saveur; des bananes seulement qui, marinées dans du rhum, servaient à des entremets de friture. Des poires et des pommes arrivaient du Cap, mais elles étaient de mauvais goût.
La farine, de deux sortes, également mauvaises: celle qui venait d'Europe gardant le goût échauffé qu'elle avait pris pendant la traversée; celle qui venait du Cap, moulue sous de mauvaises meules, croquant sous la dent à cause du sable qu'elle contenait. Le pain par suite était détestable.
[...]
Tout ce qui arrive d'Europe sent le vieux, après des mois de navigation; macaroni, fromage de Parmesan, beurre surtout, malgré qu'il soit salé; il faut, pour le rendre mangeable, le laver à plusieurs reprises et l'éponger. Les truffes et les champignons arrivent entièrement usés dans des bouteilles de conserve; point de glace, par suite impossibilité de conserver la viande, qu'on fournit pour trois ou quatre jours et dont, généralement, un tiers est pourri; impossibilité ou presque de faire des gelées d'entrées et d'entremets et de la cuisine.

Chautar l'auteur des Mémoires de Santini
"...Le linge même lui était fourni avec une réserve telle, qu'il fut souvent forcé de prendre ses repas sans nappe ni serviette...Et quels repas ! Des vivres constamment avariés, des vins aigris, de l'eau saumâtre; et encore tout cela en si petite quantité, que la nourriture aurait constamment manqué à l'Empereur si Santini voyant que son maître n'avait pas de quoi dîner, n'était allé voler des petits cochons de lait et des moutons sauvages, appartenant à la Compagnie des Indes..."

Santini allait souvent au Mont-aux-chèvres pour chasser la tourterelle, petit plus lorsqu'il ne revenait pas bredouille.

Merci à Diana

Voyez aussi l'article du Docteur Cabanès et le livre de comptes de Pierron (p.11 et suivantes), de janvier 1818 au 5 mai 1821, ainsi qu'un article d'une revue de médecine qui commente ces achats en fonction de l'évolution de la maladie de l'Empereur.


Les cuisiniers


Principale source: Autour de Sainte-Hélène, Frédéric Masson.

Le fourneau était d'une construction rudimentaire et ne se chauffait qu'au charbon de terre, ce qui causait au cuisinier des maux de tête insupportables; point de bois pour un vieux four à la française, et par là des difficultés infinies pour la pâtisserie.
Point de rétameurs dans l'île et des casseroles qui manquaient d'empoisonner toute la colonie: des organisations rudimentaires et qu'on ne pouvait améliorer faute d'ouvriers compétents. (p248)

Voici le constat complet sur les cuisiniers de Longwood:

- Le Page: piètre cuisinier, arrivé en 1816 avec Napoléon

- Jeannette, une Belge (de vrai nom Catherine Sablon), qui fut envoyée en juin 1816 des cuisines de Hudson Lowe pour remplacer Lepage malade; Longwood apprécia sa cuisine et la garda comme assistante de Lepage; les deux cuisiniers se marièrent en fin 1816, eurent une fille en septembre 1817, et quittèrent tous trois Longwood le 28 mai 1818.
Lepage serait mort une année après son retour de Sainte-Hélène.

- des Chinois qui remplacèrent Lepage et Jeannette pour environ 2 mois.

- La Roche, un Anglais, fils de Français, qui faisait partie de la mission Amherst (arrivée en fin juin 1817); il entra au service de Longwood en juillet 1818, était piètre cuisiner lui aussi, et il quitta Longwood en mars 1819 à cause des fumées de ses poêles qui l'indisposaient.

- des Chinois à nouveau, jusqu'à l'arrivée de Chandellier 6-7 mois plus tard.

- Chandellier, envoyé par Pauline avec les prêtres de Fesch et Antommarchi. Arrivé à Longwood en septembre 1819, ce cuisinier tomba aussi gravement malade en mars 1820. Jacques Chandelier, né en 1798, arrive à Sainte-Hélène le 20 septembre 1819.
Comme il avait rencontré Laroche qui lui avait parlé des difficultés qu'il rencontrerait sur place, Chandelier avait apporté du matériel et il parvint à améliorer les conditions de son travail. Il essaie aussi de préparer des aliments qui pourraient plaire - cela a été agréable le temps de la nouveauté mais ensuite cela déplut.
De plus, malgré qu'il fût jeune et qu'il parût en bonne santé, il fut atteint presque tout de suite par le climat: moins de sept mois après son arrivée, il était à réformer (avril 1820). (p279)

- Perrasset (orthographe selon Bathurst et Perrasset lui-même) ou Peyrusset (selon Masson), qui est envoyé de Londres pour Sainte Hélène en début décembre 1820, en aide à Jacques Chandellier souvent malade, et aussi accompagné de Louis Chandellier, cousin junior du premier. Leur convoi passe par le Cap de Bonne Espérance; ils n'arriveront pas à Longwood avant le décès de Napoléon.

Merci à Albertuk pour sa participation à cet article.


Le linge


Chautar l'auteur des Mémoires de Santini
"...Déjà la chaussure et les vêtements de Napoléon n'étaient plus mettables ; sa toilette était dans un tel état de délabrement, que Santini, qui n'avait pas plus été tailleur qu'il n'avait été coiffeur, coupa une vieille redingote grise de son maître, et lui en fit un habit ; il lui fit également, avec de vieilles bottes, une paire de souliers à boucle, qu'il doubla en satin blanc ; ce satin lui avait été donné par mesdames Bertrand et Montholon."

Ce satin blanc permit aussi à Santini de garnir un chapeau de l'Empereur et les quelques morceaux restants joueront plus tard un grand rôle dans la vie de ce fidèle serviteur.

Merci à Diana

La machine à glace.


Dans les Mémoires de Lord Holland on trouve cette annotation:
« …Lady Holland su, par hasard, que l’empereur aimait à boire, même dans les climats moins chauds, son vin et son eau très froids. Elle se disposait à acheter, à un prix considérable, une machine nouvellement inventée pour faire de la glace, et, dans sa réponse à la missive de lord Bathurst, elle lui donna l’adresse du fabricant et proposa l’achat. La machine cependant ne fut ni achetée ni envoyée. Lady Holland persista néanmoins, et imagina d’envoyer, en même temps que les publications nouvelles et quelques bagatelles comme cadeau pour sir Hudson, des marques de souvenirs analogues pour Napoléon.
Ces envois furent souvent ajournés par des scrupules excessifs ou des motifs moins pardonnables de la part des hommes du gouvernement ; cependant la nature inoffensive de ces petits présents eux-mêmes permit qu’ils arrivassent finalement à leur destination. »


Voici ce qu'en dit Marchand dans ses Mémoires:
Une machine pneumatique fut envoyée à Longwood, l'Empereur chargea le général Gourgaud de la mettre en action ; l'amiral Malcolm et lui vinrent la voir fonctionner le général offrit à chacun une tasse d'eau glacée dont la surface était arrivée à l'état de glace en quinze minutes. L'Empereur la prenant et en la cassant dit tout le plaisir qu'on aurait eu à en mettre un morceau dans la bouche, dans sa traversée du désert en allant en Syrie. Cette machine, la première qu'on voyait dans l'île, fut, par ordre de l'Empereur, portée chez le général Gourgaud, pour qu'il se livrât à d'autres essais; il fit sur la limonade une expérience qui ne réussit pas ; une autre sur du lait ne réussit pas davantage.

L'invention de cette machine à faire de la glace revient à sir John LESLIE (1766 - 1832) , un illustre écossais qui l'expérimenta en 1810. Il trouva, en essayant de mélanger diverses substances avec l'eau, un procédé de congélation artificielle. Cette découverte fit naturellement grand bruit. II s'attacha à la perfectionner, indiqua de nouveaux mélanges réfrigérants et, finalement, fit exécuter le premier appareil à fabrication de glace par le vide.

Les livres.


Les envois de Lady Holland.
Alors que son mari multiplie les actions politiques, Lady Holland s'efforce de rendre la vie des exilés de Longwood plus agréable en leur envoyant des objets utiles à leur confort et des caisses de livres. La précipitation de Napoléon à ouvrir les caisses de livres, dispersant les ouvrages sur le plancher, constitue une image célèbre de la légende hélénienne.
En avril 1821, Napoléon place un mot autographe "L'Empereur Napoléon à lady Holland, témoignage de satisfaction et d'estime" dans une tabatière que les généraux Bertrand et Montholon, en tenue de cérémonie, viendront lui remettre solennellement au mois d'août suivant.


Le buste de l'Aiglon.


Vu du côté anglais: Jean-Pierre Fournier La Touraille - Hudson Lowe, le geôlier de Napoléon. Perrin – 2006 - P 117

Le 6 juin [1817], 0’Meara lance, en effet, l’« affaire du Buste » en ces termes :

Un buste du roi de Rome est arrivé depuis quatorze jours. Le bruit court à Jamestown que sir Thomas Reade a recommandé au capitaine du vaisseau de le jeter à la mer.

La réalité est bien différente. Le buste, acheté plusieurs mois plus tôt par les frères Beaggini de Londres, a été confié à un canonnier du navire Baring à l’insu du capitaine, avec instruction de le remettre au comte Bertrand et de demander seulement le remboursement des frais engagés. Si l’Empereur insiste pour fixer un prix, on devra lui demander 100 louis. A l’arrivée en rade de Jamestown, le canonnier, qui a été atteint en mer d’une crise d’apoplexie, sombre dans le délire. Quelques jours plus tard, le capitaine découvre la caisse contenant le buste et prévient le gouverneur. Celui-ci, apprenant que le buste est non en plâtre creux mais en marbre plein et ne peut donc receler nul message, ne voit pas d’inconvénient à le faire parvenir au prisonnier. Le major Gorrequer raconte la suite :

Le gouverneur s’est rendu chez le comte Bertrand où je l’accompagnai et l’informa que, sur le vaisseau d’approvisionnement le Baring, récemment arrivé, il y avait un buste en marbre qu’on disait être celui du jeune Napoléon ; qu’il paraissait avoir été apporté par un sous-officier de vaisseau. Que, bien qu’il fût venu d’une manière irrégulière, il présumait que ce serait une chose agréable à celui qui résidait à Longwood de le recevoir. Il prendrait sur lui la responsabilité de le faire débarquer, si tel était son désir ; qu’il priait le comte Bertrand d’apprendre cela au général Bonaparte et de faire ensuite savoir au gouverneur s’il désirait l’avoir parce que, dans ce cas, on le débarquerait. Le comte répondit : « Oh ! Certainement que cela lui fera plaisir ; envoyez-le toujours ! »

Dès le lendemain, le buste est obligeamment apporté à Longwood. Napoléon n’en saisit pas moins une superbe occasion de démontrer la « barbarie » du gouverneur. II déploie cette occasion ses talents de commediante tragediante :

Cette physionomie adoucirait le cœur des bêtes sauvages les plus féroces. L’homme qui donna l’ordre de briser cette image plongerait un couteau dans le cœur du modèle, s’il était en son pouvoir !

Ce crime imaginaire pèsera longtemps sur la mémoire de « l’odieux geôlier ».


Vu du côté français: André Castelot - Le drame de Sainte-Hélène - P 303

Le Baring arrive à Sainte-Hélène à la fin du mois de mai. Le maître canonnier Redwith annonce qu’il a reçu de Londres des frères Biaggini un petit buste du roi de Rome destiné à l’Empereur. Les Biaggini osaient prétendre que la sculpture avait été faite à Livourne où le petit prince se trouvait avec sa mère. Il s’agissait là d’une imposture : le futur duc de Reichstadt n’avait jamais quitté l’Autriche. En réalité cette médiocre sculpture avait été faite à Londres et son auteur avait décoré l’enfant de l’ordre de la Légion d’honneur qu’il ne portait plus depuis longtemps.

Mémoires de Marchand (tome 2) – BN Tallandier – 1991 – p162

L’Empereur en fut instruit aussitôt l’arrivée du bâtiment, mais huit jours plus tard, le buste n’avait pas encore été envoyé. L’embarras était grand pour le Gouverneur, mais moins pour son chef d’état-major, sir Thomas Reade, qui, tout simplement pour lever les difficultés, disait qu’il allait le jeter à la mer. On nia que le propos ait été tenu, mais comment ne pas y croire quand précédemment le même officier supérieur avait dit en parlant de l’Empereur:

- Si j’étais le gouverneur, je mettrais bien à la raison ce chien de Français; je l’isolerais de ses amis qui ne valent pas mieux que lui, puis je lui ôterais ses livres ! Il n’est en fait qu’un misérable proscrit ; je le traiterais comme tel et, par Dieu ! ce serait grand service à rendre au roi de France, que de l’en débarrasser !

(…)

Le Gouverneur mettant un terme à ses hésitations, vint chez le grand maréchal et lui dit qu’un buste en marbre du fils du général Bonaparte avait été apporté par le Baring, et que c’était une œuvre médiocre d’un statuaire de Livourne. Celui-ci avouait dans sa lettre d’envoi avoir été payé, mais se recommandait à la générosité du général Bonaparte. Cette affaire paraissait donc au Gouverneur être une spéculation et le prix de 100 louis, que l’artiste fixait à l’indemnité qu’il attendait, était une prétention exorbitante et inacceptable. Le grand maréchal répondit que l’Empereur seul pouvait décider cette question et que revoir les traits de son fils, dont il était privé depuis tant d’années, était sans prix ; il engageait donc le Gouverneur à le lui envoyer aujourd’hui même. Le lendemain, seulement, il arrivait à Longwood.
Ce buste en marbre blanc était d’une belle exécution, l’inscription portait : Napoléon, François, Charles, Joseph et il était décoré de la grand’croix de la Légion d’honneur. L’Empereur en le recevant resta en contemplation devant cette image de son fils :
« Comment s’est-il trouvé sur ce rocher un homme assez sauvage pour donner l’ordre de jeter ce buste à la mer ? Il n’est point père assurément ; pour moi, ce buste est plus que des millions. Place-le, me dit-il, sur la console du salon, que je le voie chaque jour. "

La lettre suivante fut écrite par le grand maréchal au maître canonnier du Baring :

« Monsieur Rudovitch (sic) ,
« J’ai reçu le buste en marbre du jeune Napoléon; je l’ai remis à son père, il lui a causé la plus vive satisfaction.
« Je déplore qu’il n’ait pas été en votre pouvoir de venir nous voir et de nous communiquer des détails qui, pour un père, en la position où il se trouve, auraient été du plus grand intérêt. D’après les lettres que vous m’avez envoyées, il paraît que l’artiste met à son ouvrage la valeur de cent livres sterling. L’Empereur m’a ordonné de vous remettre une lettre de change de trois cents livres sterling ; l’excédent est destiné à vous indemniser des pertes qu’il sait que vous avez essuyées sur la vente de vos marchandises, n’ayant pu les débarquer, et du préjudice que cet événement vous a occasionné, mais qui vous donnera des titres à l’estime de tout galant homme.
« Ayez la bonté de transmettre, aux personnes qui ont eu cette obligeante attention, tous les remerciements de l’Empereur.
« J’ai l’honneur d’être, etc.
« Comte BERTRAND. »
« P. S. – Je vous prie de vouloir bien m’accuser la réception de la lettre de change incluse.

GOURGAUD

11 juin 1817. – Sa Majesté me demande d’ouvrir la caisse et de lui en rendre compte. Je vais chez le grand maréchal, où je trouve Balcombe et Poppleton ; je sors le petit Napoléon de son emballage. Je retourne chez l’Empereur qui est seul.

- Quelle décoration ?
- L’aigle.
- Mais ce n’est pas celui de Saint-Etienne, au moins ?
- Eh non ! c’est l’aigle que Votre Majesté porte Elle-même

Cela fait plaisir à l’Empereur, qui m’envoie chercher le buste ; sa première idée est de regarder la décoration. Il trouve l’enfant joli, quoiqu’il ait le cou enfoncé : il ressemble à sa mère :
- Est-ce l’Impératrice ou le sculpteur qui aura voulu l’aigle ?

On appelle les Montholon, tout le monde trouve charmant le petit prince.



Les jardins.


Mémoires de Marchand – BN – Tallandier, 1991 p244

L’Empereur, depuis quelque temps, parlait d’agrandir les jardins qu’il avait sous ses fenêtres. Il sentait le besoin de se préserver des vents alizés, par un mur de gazon élevé. Non seulement il y voyait un moyen de distraction pour lui et la colonie, mais il y trouvait aussi l’avantage de repousser de la maison le cordon de sentinelles qu’on y posait chaque soir à 9 heures. Les mesures prises et arrêtées, tout le monde dut mettre les mains au travail. L’Empereur y gagnait un exercice salutaire à sa santé. C’était aussi, me disait-il, un moyen de faciliter la convalescence du comte de Montholon et de procurer de l’ombre autour d’une habitation qui en était démunie. Il croyait aussi, en se promenant, trouver le moyen de se soustraire à la vue du capitaine de garde. Le comte de Montholon ne se doutait pas du sentiment qui faisait agir l’Empereur, il ne se prêtait aux idées de Sa Majesté que parce qu’il y voyait un moyen d’améliorer une santé qui déclinait visiblement.

Le maître d’hôtel, M. Pierron, fut chargé d’acheter en ville : brouettes, pioches, pelles et tous les instruments aratoires propres à mettre en culture et défricher une assez grande quantité de terrain. Chacun eut ses outils, l’Empereur lui-même eut son râteau et sa bêche, qui lui servait de bâton pour marcher ou s’appuyer lorsqu’il regardait travailler. Les travaux commencèrent par le mur de gazon du côté du sud, qui s’éleva en talus à 9 pieds de haut, ayant dans sa base 9 pieds le large sur 80 pieds de développement. Sir Hudson Lowe ne vit dans cette élévation que ce qui lui fut dit : un abri contre le vent, et n’y mit pas d’opposition. Mais lorsqu’il vit que la barrière des petits jardins était transportée à cette même distance, et que les sentinelles de la nuit se trouvaient aussi éloignées de l’habitation, il en conçut des craintes pour la sûreté de la détention. Il s’en expliqua, mais n’osa cependant pas prendre sur lui de s’opposer à ce que venait d’entreprendre l’Empereur, qui y gagnait d’autant en liberté autour le son habitation.

L’Empereur et le comte de Montholon étaient les directeurs des travaux. Tous les matins, à la pointe du jour, la colonie était réveillée par le valet de chambre de service. Souvent, une pierre lancée dans ma persienne par l’Empereur, m’annonçait que l’heure du travail était arrivée. Le mien était plutôt le tracé, sous la direction de l’Empereur ; si je prenais la bêche, c’était plutôt pour rectifier que défoncer, ce qui m’avait fait appeler par Sa Majesté « le pionneur ». L’Empereur avait adopté pour costume une veste de nankin comme celle des fermiers et un pantalon de même étoffe avec pantoufles rouges et un chapeau de paille à large bord pour se préserver du soleil, le col de la chemise rabattu sur celui de la veste. Pour être moins reconnu, il avait ordonné que Saint-Denis et Noverraz fussent vêtus de même. Par sa présence, l’Empereur excitait chacun dans son travail, le médecin et les prêtres y furent appelés ainsi que les Chinois ; chacun faisant la dose de travail proportionnée à ses forces. Le comte Bertrand n’arrivait jamais avant 8 heures et causait en se promenant avec l’Empereur ; le comte de Montholon y était en même temps que Sa Majesté. II est arrivé quelquefois que l’Empereur mit à chacun d’eux une pioche dans la main, mais elle ne fonctionnait pas comme dans celles de Noverraz.

« Messieurs, disait-il, vous n’êtes pas capables de gagner un shilling dans votre journée. »

L’Empereur lui-même voulut se servir d’une pioche, mais il l’abandonna bientôt comme un instrument peu fait pour ses mains. La pensée des jardins faisait faire à l’Empereur un exercice salutaire, cette causerie à l’air pendant plusieurs heures lui faisait du bien et le faisait déjeuner avec appétit, ce que nous éprouvions tous généralement à 10 heures ; alors la chaleur devenant trop forte, tout le monde rentrait.

Lorsque les murs furent élevés, il fit fermer par une grille en bois toute la partie qui regardait le camp et dont il n’avait pas à redouter le vent, qui disait-il, le desséchait et rendait ses nerfs irritables. C’était pour empêcher des animaux de pénétrer dans la plantation qu’il se proposait de faire. Ces jardins furent considérés comme intérieurs et repoussèrent le cordon de sentinelles posées la nuit à 80 pieds de la maison au lieu de 40.

Lorsque ces travaux commencèrent, le Gouverneur vint à Longwood et fit offrir tout ce que l’on pouvait désirer, des soldats même, si on le jugeait nécessaire. Le comte de Montholon remercia le capitaine de garde qui lui fit cette offre et lui dit que l’Empereur se trouvait bien de ce qui était autour de lui et n’avait besoin de personne. Le personnel de Longwood fut augmenté de quatre Chinois pour le soin des jardins et continuer les travaux pendant notre absence dans la journée. L’Empereur me dit de leur donner à chacun 30 shillings par mois, ils recevaient indépendamment de cela, une solde et la nourriture du gouvernement. Le cuisinier seul avait été excepté des travaux du matin par la nécessité où il était de s’occuper du déjeuner de l’Empereur, qui se servait à 10 heures dans l’un des petits jardins, à l’ombre de son bosquet d’orangers, en attendant que nos plantations nouvelles pussent lui en procurer dans les grands.


Photographié au musée de l'île d'Aix



Novembre 1819 (d'après Sainte-Hélène – Octave Aubry – p 146-154)

Mais ce qui devait le plus préoccuper et distraire Napoléon, fut la transformation des jardins. Déjà des soldats envoyés par Lowe avaient construit un mur de gazon à l'Est pour couper le vent. Antommarchi encouragea l'Empereur dans ce dessein. Le jardinage, déclara-t-il, était le meilleur exercice qui pût remplacer l'usage abandonné du cheval. Pierron alla à Jamestown acheter brouettes, pioches, pelles pour la maisonnée. L'Empereur même eut son râteau et sa bêche. Chaque matin, au petit jour, dès que les factionnaires avaient évacué le jardin, il envoyait le valet de service sonner la cloche pour éveiller tout son monde. Domestiques français, anglais et chinois, Antommarchi, les deux prêtres, jusqu'aux servantes, tous devaient se mettre au travail.

Napoléon était vêtu d'un pantalon et d'une veste de nankin comme les colons de l'île, coiffé d'un grand chapeau de paille et chaussé de pantoufles de maroquin rouge.

Napoléon essaya lui-même, à plusieurs reprises, de piocher et de bêcher, mais ses mains se couvrant d'ampoules, il y renonça.

Sur le côté Ouest, devant les fenêtres de l'Empereur, s'étendait ce qu'il nommait le jardin de Marchand, ou "le parterre ». Un losange de gazon y était tracé, entouré d'allées étroites et de plates-bandes de rosiers bordées de buis. Devant les croisées on plaça quatre orangers et lui-même entre leurs tiges sema des giroflées et des immortelles de toutes couleurs dont lady Holland lui avait envoyé des graines. La fenêtre la plus proche de l'angle formé par le mur du salon devint une porte vitrée, abritée par une petite véranda de treillage, garnie de plantes grimpantes. Par deux marches, Napoléon pouvait descendre dans son parterre et s'y promener sans être vu, car une palissade en arceaux couverte de fleurs de la Passion formait à l'entour un mur compact. De l'autre côté du bâtiment central, avait été disposé le jardin d' Aly ou « bosquet », symétrique au jardin de Marchand. Le centre était un ovale gazonné. Deux gros orangers y furent plantés. L'ensemble devait bientôt devenir si touffu que le soleil n'y pénétrait plus.

On entreprit ensuite l'aménagement à l'est d'un jardin plus étendu. Abrité par un mur de gazon, et séparé du bosquet par une tonnelle couverte où l'Empereur aimait à se tenir, il fut peuplé de pêchers, d'acacias, de saules, d'arbousiers. Un tapis de fraisiers couvrait une partie du sol. Afin d'avoir tout de suite de l'ombre, car pour son jardinage il se montrait tout impatience, il fit transporter d'assez vieux chênes dont beaucoup périrent. On remplaça les défaillants par des pêchers.
Ce jardin fut baptisé jardin de Noverraz. II occupa beaucoup l'Empereur. On y avait ménagé dans le bas une petite grotte que les Chinois recouvrirent d'une boiserie décorée de dragons et d'oiseaux. Une table ronde, quelques chaises la meublaient. Napoléon s'y retirait souvent. Deux ou trois fois il y déjeuna.

La grande affaire fut l'irrigation de ces terrains. Napoléon fit creuser et cimenter un bassin en demi-lune, qui s'alimentait du filet d'eau venu des sources du Pic de Diane. On y jeta des cyprins qui moururent, au grand dépit de l'Empereur. Le trop-plein de bassin, par une rigole, s'écoulait dans une cuve placée au milieu du jardin de Noverraz et en repartait pour traverser la grotte et emplir un troisième bassin situé plus bas. Chandellier avait réussi, avec un tuyau le plomb, à faire jaillir dans la cuve centrale un petit jet d'eau. L'Empereur en fut enchanté. Quand il sortait, il disait à Aly ou Marchand:
- Allons, fais jouer les eaux.
On courait tourner le robinet du réservoir et Napoléon, placé entre la grotte et le dernier bassin, regardait l'eau descendre et arriver jusqu'à lui. Il riait de s'amuser de si peu de chose. Le jeu cessait quand il n'y avait plus d'eau dans le réservoir.

Au-dessus du premier bassin, l'Empereur avait fait fabriquer par le plus habile de ses Chinois une volière à trois étages en bois découpé et décoré de peintures que surmontait un aigle. On y installa un faisan et quelques poules, faute d'autres oiseaux, car les serins achetés à Jamestown ne vécurent pas. On y mit aussi des pigeons, mais ils s'enfuirent dès qu'on ouvrit la porte.
« La cage resta sans oiseaux comme le bassin sans poissons."

Quand le jardin de Noverraz fut achevé, Napoléon en fit établir, du côté de l'Ouest, un tout semblable, car il aimait la régularité à l'extrême. Il y eut aussi des bassins, l'un d'eux était la vieille baignoire doublée de plomb qui avait servi à l'Empereur dans les premiers temps.

En descendant vers la maison de Bertrand, l'ancien parc subsistait, pour partie formé de pelouses où se dressaient quelques sapins et quelques saules, et pour le reste converti en potager. Napoléon prit plaisir à y voir lever des haricots et des pois.



Illustration venant de Sainte-Hélène, d'Ocatve Aubry.




La volière.


Castelot, le drame de Sainte-Hélène - Perrin, 2000.



Lorsqu’on avait creusé le grand bassin du jardin de Noverraz (celui dans lequel on avait mis des poissons), on avait attaqué et même coupé les principales racines du sapin ; cet arbre se sécha étant privé des sources de la Vie. Pour occuper cette place, l’Empereur fit faire par un Chinois une grande cage ou volière en bambou, couronnée d’une espèce d’oiseau que le Chinois donna pour un aigle. Pour peupler la cage, l’Empereur fit acheter quelques douzaines de serins. Ces petits oiseaux demeurèrent un ou deux mois dans leurs petites cages suspendues dans le berceau, en attendant que la volière que l’on construisait fût terminée. Tous les jours on donnait à ces petits volatiles tout ce qu’il leur fallait pour vivre ; mais ils furent pris par le « bouton » dont peu à peu presque tous moururent. Les quelques-uns qui restèrent devinrent la proie des chats. En définitive, la volière organisée et placée eut pour premiers habitants un faisan estropié et quelques poules. Pour ne pas perdre celles-ci, on fut obligé de les retirer de la cage quelques jours après. Quant au malheureux faisan, il termina ses jours dans la prison. L’idée vint alors à l’Empereur de mettre des pigeons dans la volière. Pendant quelques jours on tint enfermés les nouveaux habitants mais aussitôt que la porte leur fut ouverte, ils retournèrent à leur précédent domicile. La cage resta sans oiseaux, comme le bassin sans poissons.



© Collection de La Bricole.


Également d'autres réactions et anecdotes de la vie quotidienne à Sainte-Hélène: cliquez ici.



Les problèmes de santé de l'Empereur.



Extrait du livret de Jean Bourguignon: COVISART, premier médecin de NAPOLÉON, Édité par les laboratoires CIBA - Lyon 1937

« En dehors des cas peu nombreux où nous avons vu Napoléon, réellement malade, recourir à son médecin qui lui prescrivait des vésicatoires, l’état de santé général de l’Empereur s’est maintenu, pendant la période impériale, aussi satisfaisant que possible. Les seuls incidents sont des crises de gastralgie, des poussées d’eczéma, des phénomènes de dysurie, des fluxions hémorroïdaires. Il y a là tous les phénomènes de l’hérédité arthritique dont semble marqué Napoléon. Mais celui-ci surmonte vaillamment tous les malaises.

Pendant la dure retraite de Russie, en particulier, son endurance et sa force d’âme demeurent sans cesse à la hauteur des circonstances. Pourtant la courbe du succès paraît suivre rigoureusement celle de la santé. Les observations des contemporains et certains documents de l’époque, ont permis récemment à quelques médecins d’étudier les défaillances organiques de l’Empereur et leur influence sur sa destinée. On a été frappé d’abord du contraste saisissant qui se dégage de ses portraits. Qu’il s’agisse des portraits officiels ou même des images populaires, les uns comme les autres révèlent deux physionomies différentes qui ont été remarquées par le général Marmont.

La première c’est celle du général maigre et sobre, insensible aux privations, c’est celle qui frappait le muletier au passage du Grand Saint-Bernard et retenant « le blanc de l’œil comme du citron et la figure de même » ; c’est celle que notait en 1802 un Anglais dans la cour des Tuileries : « Bonaparte, disait-il, a le teint d’un jaune sombre.»

La seconde, c’est la physionomie de l’Empereur, dont les traits se sont empâtés, dont le torse s’est épaissi, dont le ventre s’est bombé ; c’est celle de Napoléon alourdi qui écrit d’Erfurt, en 1808, à Joséphine : Quarante ans sont quarante ans » ; et qui, en 1805, soupèse son ventre en disant, pour tranquilliser sur ses intentions belliqueuses : « Est-ce qu’on peut faire la guerre quand on est gros comme moi ? »

À vrai dire, au moment où s’écroule l’Empire, on ne sent plus l’idée dominer le corps harassé de Napoléon. L’être physique échappe de plus en plus à l’action du maître et il semble que les épreuves ont sinon usé, du moins dépassé en quelque sorte les forces.

Tel est l’homme que les Anglais envoient en 1815 à Sainte-Hélène, sous un climat tropical, dans une atmosphère à la fois humide et étouffante, où les coups de soleil brûlent dangereusement la peau, où les brouillards sont perfides et les averses torrentielles. Le plateau de Longwood, comme l’a décrit le médecin général Brice, est spécialement malsain…C’est un lieu où la dysenterie amibienne régnait d’une façon endémique. Voilà justement le premier mal qui atteignit Napoléon. Comme l’exilé présentait, d’après les observations qui précèdent, tous les signes d’hépatisme, la dysenterie amibienne se compliqua vite d’une hépatite suppurée qui dut se localiser sous la forme d’un abcès. »

Merci à Diana


Voir aussi "la maladie de l'Empereur".


Problèmes dentaires

Il s'agirait de la dent de sagesse (Macé, lui, parle de deux dents) arrachée par O'Meara le 16 novembre 1817.

Deux témoignages :

"L'Empereur se fait arracher une dent pour la première fois de sa vie. Il nous a raconté que O'Meara l'avait fait asseoir par terre et s'était servi de pinces rouillées. C'était une dent de sagesse à peine gâtée et qui aurait fort bien pu être plombée." (Montholon)

"Il nous a raconté qu'O'Meara l'a fait asseoir par terre pour lui arracher la dent, l'instrument a provoqué des vomissements, puis le docteur a pris des pinces. O'Meara est tout fier de son opération ; c'est une dent du fond, qui a deux trous à la hauteur de son enchassement avec les gencives, l'un extérieur, l'autre en arrière." (Gourgaud)

Merci à Cyril Drouet, Fortune et Diana pour la traduction du texte accompagnant l'image.


Des bains brûlants

Napoléon croyait les bains brûlants utiles à sa santé.
A Sainte-Hélène, le mal empirant, les bains se multiplièrent. Quelques témoignages :

Marchand :
"Ces bains lui faisaient du bien et diminuaient, disait-il, une douleur sourde dans le côté."
O'Meara :
"Ses jambes étaient un peu plus enflées que le matin. Il aurait pris un autre bain, mais il n'y avait point d'eau."
Gourgaud :
"Sa Majesté a pris un bain de mer, qui l'a fait suer : Elle souffre davantage du foie, mais Elle espère que la sueur la guérira."

Ménéval rapporte l'avis des médecins sur la température de l'eau :
"Sur l'observation de son médecin, que la haute température de ses bains, leur fréquence et leur longue durée tendaient à l'affaiblir et le disposaient à l'obésité, il en usa depuis plus sobrement."

Mais avec la maladie et la souffrance morale, les bains reprirent de plus belle à Longwood.
C'est d'ailleurs O'Meara qui lui conseilla les bains d'eau de mer.

Napoléon prit son premier bain à Sainte-Hélène le 10 décembre 1815 à Longwood, dès son arrivée. Il n'en avait pas pris depuis le 29 juin.
Las Cases nous conte l'anecdote :

"L'Empereur, qui avait été privé de bains depuis la Malmaison, et pour qui ils étaient devenus une des nécessités de la vie, a voulu en prendre un dès l'instant même."

Marchand parle de "joie d'enfant".

La baignoire (un coffre de grandes dimensions en chêne doublé de plomb) avait été exécutée par les marins brittaniques. Cette baignoire n'est pas venue jusqu'à nous.
Une seconde, plus petite, fournie par O'Meara sert aujourd'hui de bassin dans les jardins.
La troisième (en cuivre, dans un coffre de bois) rapportée lors du retour des Cendres a repris finalement sa place à Longwood.

Merci à Cyril Drouet


Une superbe statue de l'Empereur, sculptée par l'artiste suisse Vincenzo Vela.
Il naquit dans le Tessin en mai 1820 et mourut en 1890.
Il étudia la sculpture à l'académie de Brera à Milan.
Diana


Les derniers beaux jours - NAPOLÉON à Sainte-Hélène, tome III chapitre IV - Dr Paul Ganière - Librairie Académique Perrin 1962

“ Dès le lendemain de leur installation à Longwood, les membres de la « petite caravane » prennent possession de leurs fonctions.
Chandelier, qui, sur les conseils de Laroche recueillis à Londres, s’était muni d’un certain nombre d’ustensiles, tels que casseroles, poêles, machines à faire de la glace (1), se met à l’ouvrage. Déjà, il projette de construire un four à l’allemande pour la cuisine, un autre à l’anglaise pour la pâtisserie, d’organiser, autour de Longwood, un élevage de poulets et de dindes. Sans plus attendre, il se révèle habile à préparer la soupe de soldat, selon la recette qu’affectionne particulièrement l’Empereur, les pâtés à la corse, les vol-au-vent, les bouchées à la reine, les quenelles de volaille.

Vêtu de la livrée brodée d’argent, Coursot accomplit son service sans la moindre gêne, comme il l’aurait fait dans un des anciens palais impériaux. Marchand, toujours à cheval sur l’étiquette et gardien jaloux des usages, n’a besoin, à aucun moment, d’intervenir.
Antonmarchi, pour sa part, n’a pas perdu son temps, Après une visite prolongée à son confrère Verling, il s’est rendu successivement, chez Bertrand, Montholon et Marchand. Tous, il les a longuement interrogés sur le comportement de l’Empereur, les malaises qu’il a présentés, les traitements qu’il a suivis, le genre de vie qu’il a fini par adopter, malgré les protestations, et même les supplications de son entourage. Il cherche ainsi à se faire une opinion objective, en réunissant le maximum d’éléments et en les confrontant.

Le 23 septembre au matin, il accomplit, auprès de son nouveau patient, son premier acte professionnel. Introduit à son chevet, il procède à un examen minutieux. Dans son journal, il dresse, de ses constatations, un tableau assez sombre : oreille dure, face terreuse, conjonctive rouge et striée de jaune, embonpoint excessif, langue saburrale, toux sèche, bas-ventre ballonné, foie gros et douloureux, vésicule biliaire tendue, nausées, constipation, sueurs abondantes. Lorsqu’il en a terminé.

L’Empereur le questionne :
- Eh bien, docteur, dois-je troubler encore longtemps la digestion des rois ?

Antonmarchi le rassure. Informé de sa répugnance pour les drogues, il hésite à formuler quelque prescription médicamenteuse, mais, comme ses prédécesseurs, conseille l’exercice physique, des frictions sur les jambes, la pratique du cheval, les promenades en voiture. Napoléon hoche la tête :

- Non. L’insulte m’a longtemps confiné dans ces cabanes. Aujourd’hui, le manque de forces m’y retient".

(1) De même que la première machine à faire la glace apportée à Sainte-Hélène, celle-ci refusera obstinément de fonctionner.

Merci à Diana

Photographié au musée de l'île d'Aix




Tournés vers l'extérieur.


Photographié au musée de l'île d'Aix



Les projets d'évasion

Si le danger existe aux yeux d'Hudson Lowe, il ne peut venir que de l'extérieur et par surprise. C'est vers les Etats-Unis que tous les regards se tournent. L'entrée en guerre contre l'Angleterre en 1812 a rendu Napoléon populaire et a fait oublier l'irritation provoquée par le blocus dont le commerce américain avait été l'une des victimes.
Désormais un courant de sympathie se développe en faveur de l'Empereur et des complots s'élaborent, souvent fort ingénieux, pour permettre son évasion.
Tout commence en 1816. Hudson Lowe est averti qu'un corsaire du nom de Sontag, a la tête d'un groupe de boucaniers hardis et expérimentés, prépare une expédition sur l'île. L'empereur embarquerait sur un petit bateau rapide et rejoindrait une goélette qui l'emmènerait en Amérique du Sud.
Un américain du nom de CARTER, propriétaire d'un voilier réputé pour sa vitesse, se vante devant Joseph, en exil en Amérique, de faire évader son frère. Le renseignement est aussitôt transmis par le ministre d'Espagne aux Etats-Unis et retransmis à Londres.
Un autre projet entendait tirer prétexte d'un fausse chasse à la traite des Noirs pour s'approcher des côtes de l'île, et voilà que lord Cochrane, l'un des plus brillants officiers de la Royal Navy, renvoyé dans ses foyers pour ses idées, arme un vaisseau de 24 canons dont croit-on il entend faire usage pour libérer Napoléon.
Un autre nom est prononcé : celui de Jean Laffite. Cette fois la menace est sérieuse et plus redoutable, car la sympathie et l'idéologie font place à l'argent. Car Lafitte est plus un homme d'affaire qu'un vrai pirate. De ce fait il dispose de bons vaisseaux et d'équipages bien entraînés. L'appât du gain peut le détacher de l'Espagne qu'il est accusé de servir. Et ne murmure t'on pas qu'à la Nouvelle Orléans le banquier et maire de la ville, Nicolas Girord, fait bâtir une maison pour accueillir Napoléon ?
Brion, riche armateur d'origine hollandaise, a aussi son idée. Car une telle opération peut se révéler fort profitable.
Il n'est pas jusqu'à la belle Pauline Foures, devenue mme de RANCHOU, qui n'intrigue dans un salon de Rio de Janeiro.
Fulub



Mémoire
Mémoire - le rêve éveillé. (NapNap)


Octave Aubry: Sainte-Hélène - p.162-163

L’évasion, si leur prisonnier n’y pensait plus, Lowe, Bathurst et le cabinet des Tuileries la craignaient toujours. Il est en effet certain, quoi qu’on ait dit, que plusieurs projets sérieux furent préparés vers la fin de la Captivité pour enlever par surprise Napoléon.

Le commodore Stephen Decatur, l’un des plus glorieux marins d’Amérique, avait, de concert avec le général Clauzel, soumis à l’ex-roi d’Espagne un plan que Lakanal accusera plus tard Joseph d’avoir « refusé par pusillanimité et par avarice ».

Le fameux flibustier Laffitte, la terreur des Anglais dans la mer du Mexique, monta une autre expédition ; mais un cyclone lui emporta six navires et il dut renoncer.

Une tentative postérieure, et qui fut près de se réaliser, sauva de l’oubli le nom d’un Français établi à la Nouvelle-Orléans, Nicolas Girod. Il était riche, énergique, et portait à l’Empereur une admiration fidèle. Sa maison était remplie de portraits, de gravures, de statues de Napoléon. Il ouvrit une souscription entre ses compatriotes éparpillés dans le sud des Etats-Unis et versa lui-même le plus gros des fonds. Un clipper rapide et bien armé, la Séraphine, fut construit en grand secret à Charleston. Le capitaine désigné pour la commander était Dominique Yon, le bras droit de Laffitte. Marins et soldats avaient été recrutés parmi ses anciens compagnons et les « soldats laboureurs » du Champ d’Asile. Girod doutait si peu de la réussite qu’il avait fait construire et richement meubler une maison pour loger l’Empereur dès qu’il arriverait à la Nouvelle-Orléans. Lakanal était dans l’affaire, mais il ne semble pas que Joseph, dont on savait maintenant l’égoïsme, ait été sollicité ou même prévenu.
La Séraphine allait partir quand arriva la nouvelle de la mort de l’Empereur.

Plusieurs de ces projets où trop d’hommes étaient mêlés transpirèrent. Bathurst en prévenait Lowe, dont les frayeurs rebondissaient aussitôt et qui après cette accalmie, recommençait de soupçonner Longwood, qui pourtant n’y songeait guère, des plus aventureux complots.


Voir également Hudson Lowe face à l'évasion du Prisonnier et dans les documents, les précautions prises contre l'évasion.



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