Chronologie: La cavalerie à Waterloo.



La cavalerie française à Waterloo.


Waterloo, Le dernier pari de Napoléon, Andrew Roberts - Editions de Fallois, Paris, 2006.

Dans son ouvrage "Waterloo, Le dernier pari de Napoléon" (Editions de Fallois, Paris, 2006), l'historien britannique Andrew Roberts explique le comportement de la cavalerie française à Waterloo de la manière suivante :

"Nombre d'explications ont été apportées pour le fait que cette grande charge de la cavalerie française à Waterloo ait été amorcée comme elle le fut, c'est-à-dire sans véritable soutien d'infanterie, ce qui était contraire à toute logique militaire. Certains historiens soutiennent qu'observant le terrain à l'aide de son télescope, Ney avait interprété la vue de quelques traînards de l'armée anglo-alliée regagnant leurs lignes en désordre pour fuir la canonnade et de groupes de soldats remportant leurs blessés comme les signes d'une retraite générale lui permettant de porter le coup de grâce à l'ennemi. D'autres pensent que ses médiocres résultats aux Quatre-Bras et le jour suivant l'avaient irrité et vexé au point de l'amener à vouloir à toutes forces porter un coup décisif.
Ce qui est certain, c'est qu'il n'existe pas de preuve écrite que Napoléon ait ordonné à Ney de faire charger en masse la cavalerie lourde, et, ultérieurement, l'Empereur nia l'avoir fait. Ney, ayant été fusillé le 7 décembre 1815 après avoir été condamné par un tribunal de la Restauration, ne fut évidemment pas en mesure de s'expliquer à ce sujet. Cependant, en 2003, un livre de l'éminent historien des guerres napoléoniennes qu'est Digby Smith, "Charge! : Great Cavalery Charges of the Napoleonic Wars", est venu présenter une nouvelle théorie, aussi plausible qu'elle est fascinante si l'on considère l'état d'esprit d'un régiment de cavalerie attendant l'ordre de charger.
Selon cette théorie, le départ de la cavalerie française sans soutien d'infanterie s'expliquerait par une simple méprise, dont le principal responsable serait un officier de grade encore modeste mais qui devait atteindre ultérieurement une certaine célébrité, le capitaine de Brack (1) du 2e régiment de Lanciers de la Garde, unité qui avait contribué à étriller durement la brigade Ponsonby. Vingt ans après la bataille, Brack écrivit à un ami une lettre dans laquelle il reconnaissait sa responsabilité personnelle dans la désastreuse charge prématurée de la cavalerie de Ney. Il semble que Brack, surexcité par le succès de son régiment contre la brigade britannique, ait bel et bien, quant à lui, pris les mouvements se produisant sur les lignes adverses pour l'amorce d'une retraite et ait proclamé bruyamment que le moment était venu d'attaquer.
D'autres officiers s'étaient alors portés en avant pour voir par eux-mêmes ce qu'il se passait, et "la file de droite du régiment avait suivi".
Ce mouvement avait été automatiquement imité par le reste de l'unité "pour rétablir l'alignement". Mais le régiment voisin-les chasseurs à cheval de la Garde-avait fait de même, et le mouvement était "devenu plus marqué" d'unité en unité, de sorte que lorsqu'il atteignit les dragons et les grenadiers à cheval-qui attendaient impatiemment l'ordre de Ney pour charger-les chefs d'unité pensèrent que cet ordre avait été vraiment donné. Et Brack d'ajouter: "Ils partirent et nous suivîmes!"
La psychologie de cavaliers attendant une charge rend à coup sûr plausible cette explication. L'excitation, l'anticipation, la montée de l'adrénaline, le souci de ne pas avoir l'air d'hésiter, toute une culture de l'esprit offensif faisant passer l'action avant la réflexion, tous ces éléments ont pu jouer leur rôle.
Quelle qu'en soit la véritable cause-et il n'est même pas impossible que Ney ait tout simplement pensé qu'un soutien d'infanterie n'était pas nécessaire-le IVème Corps de cavalerie du général MILHAUD, fort de quatre brigades de cuirassiers, partit à l'assaut de l'infanterie anglo-alliée avec Ney à sa tête. Voyant Milhaud attaquer, le général Lefebvre-Desnouëttes, dont les cavaliers étaient groupés à moins de deux cents mètres en arrière, suivit, sans avoir reçu d'ordres directs. Lorsque la force ainsi constituée franchit la route Charleroi-Bruxelles, elle comprenait quarante-trois escadrons de cavalerie lourde, représentant près de 5000 hommes et autant de chevaux.
Le spectacle dut être à couper le souffle, comme le reconnut Shaw Kennedy, témoin de la scène: "La formation et la progression de cette cavalerie magnifique et hautement disciplinée, écrivit-il, était un spectacle grandiose. Ces splendides cavaliers étaient fanatiquement attachés à la cause de Napoléon, pleins de confiance en lui et en eux-mêmes, avides de venger les revers subis par les armées françaises, conduits par les commandants les plus expérimentés et les plus compétents et soumis à une discipline rigide. Leur avance était superbe et intéressante à l'extrême."

Note: (1) Antoine-Fortuné de Brack (1789-1850) devint général en 1850, commanda ensuite l'Ecole de cavalerie de Saumur et fut considéré comme l'un des plus brillants théoriciens militaires de son temps. Son livre "Avant-postes de la cavalerie légère" fut tenu pour un classique jusqu'à la Première Guerre mondiale.

Merci à La Bédoyère


Jean-Marc Largeaud, Napoléon et Waterloo : la défaite glorieuse de 1815 à nos jours - Paris, 2006, pp. 116-117.

Entre culpabilité et revendications de faits d'armes, des témoins reprennent à leur compte des fautes de la journée dont ils ne sont absolument pas responsables. Napoléon et beaucoup d'historiens après lui avaient déploré qu'une partie de la cavalerie se fût engagée de sa propre initiative et trop tôt. Or pour le Colonel Rigau :

"Quant au mouvement prématuré de la cavalerie française sur les hauteurs du Mont-Saint-Jean, dont il est question dans plusieurs ouvrages militaires, il ne fut ordonné par personne ; il se fit spontanément par le premier régiment de dragons, commandé par le brave colonel Planzeaux... sans commandement et sans ordre, les deux escadrons les plus près que je commandais, partirent... Au devant de la cavalerie ennemie".

Une autre explication est donnée en 1835 : le général de Brack attribue à ses commentaires (erronés) sur le début est de repli de l'armée anglaise, le déplacement d'officiers du régiment de lanciers de la Garde Impériale, bientôt suivis par leurs soldats de la brigade de cavalerie légère de la Garde, bientôt elle-même dépassée par toutes les troupes placées sour les ordres du général Guyot. Le colonet Heymès, désireux de prouver que le maréchal Ney fut, dans cette circonstance irréprochable, reprend la fiction de l'engagement sans ordres de la cavalerie lourde de la Garde... qui avait sans doute été placée sous les orders du maréchal. Tout en conseillant au général Guyot de s'adresser aux rédacteurs des Victoires et Conquêtes, qui préparaient un récit de la bataille, le général Drouot tient des propos curieux et révélateurs de l'embarras des militaires confrontés aux versions contradictoires des chefs de l'armée du Nord :

"Il me semble que vous vous affectez trop de la manière dont la bataille de Mont-Saint-Jean est racontée dans les Mémoires sur l'histoire de France en 1815. Tout le monde connaît la cause de la perte de la bataille et sait bien que votre division n'a pas pu l'empêcher. Un militaire n'est jamais mal vu pour avoir combattu sans ordres : il n'y a de la honte que lorsqu'on hésite à marcher à l'ennemi après en avoir reçu l'ordre. En fait de courage, il vaut beaucoup mieux aller au delà que de rester en deça".

En soulignant le thème du courage, la réponse ne pouvait être satisfaisante pour Guyot qui n'avait de leçon de bravoure à recevoir de personne et qui surtout avait très probablement reçu des ordres formels du maréchal Ney.


Merci à Pierre



Merci à Diana



Les charges de cavalerie vues par le capitaine Mercer - Extrait de "The Waterloo Letters" Siborne.


L'endroit où avait pris position la batterie du capitaine Mercer est marquée par une stèle le long de la voie des Vertes Bornes.

Durant la nuit du 17, nous avons bivouaqué dans le verger de la ferme de Mont-St-Jean en compagnie de deux autres unités d’artillerie à cheval.
Je crois que ce fut vers midi que l’adjudant major de l’artillerie à cheval s’approcha pour nous conduire au point B, à l’extrême droite de la seconde ligne ou de ce que je considérais comme tel à ce moment. Nous nous y sommes mis en formation en potence par rapport à la première ligne et face à la direction de Nivelles. Devant, nous avions une ravine (si je peux qualifier ce fossé de la sorte) qui s’étendait d’Hougoumont dans la direction de Merbe Braine. Dans celle-ci, étaient postés, si je m’en souviens bien, des fusiliers ou de l’infanterie légère ainsi que quelques cavaliers de la légion germanique.
Il y avait sur notre gauche une batterie d’artillerie à pied qui s’étendait dans la direction de la route de Nivelles. Elle était commandée par le capitaine Bolton qui fut tué peu de temps après notre arrivée. Je ne me rappelle plus quelles autres troupes auraient pu se trouver au-delà. On ne nous en signala pas la moindre à notre droite. Derrière nous, se trouvait le 14th Regiment d’infanterie couché en carré sur le sol.
Au-delà de la ravine, le sol s’élevait d’abord de façon relativement abrupte avant de continuer en pente douce sur une assez grande distance. Au-dessus s’étendait la grand-route de Nivelles. Elle était entourée de grands champs de maïs parsemés de quelques bosquets. Ce qui, depuis nos positions, semblait être le sommet, était occupé par un important corps de cavalerie qui n’était pas uniquement constitué de lanciers contrairement à ce que vous avez indiqué sur le plan. La droite de celui-ci était occupée par de nombreuses batteries d’artillerie, aussi bien lourde que légère. Ces dernières ont dirigé un feu incessant sur nous. Les autres semblaient tenues en réserve jusqu’à ce que, à une seule reprise, elles ouvrent le feu un court instant. Elles cessèrent immédiatement de tirer dès la disparition du motif qui les avaient poussées en avant. Nous avions pour ordre d’observer cette ligne de lanciers et de ne pas tirer jusqu’à ce qu’ils tentent de passer ce fossé. Comme ils ne le firent jamais, nous avons eu amplement le temps d’observer tout ce qui se déroulait autour de nous. Je regrette bien ne pas avoir pris note de tout cela au lieu de me fier à une mémoire perfide.
Une fusillade continue se déroula dans les maïs près de la route de Nivelles. Elle était entretenue par nos fusiliers tandis que la cavalerie située dans le fond envoyait de temps à autre de petits détachements sur le talus opposé. Après s’être approchés de la ligne de lanciers, ils opéraient une retraite et rejoignaient le gros de leurs corps.
Nous ne pouvions rien voir de tout ce qui se déroulait sur le front parce que le sommet sur lequel notre première ligne se trouvait était plus haut que le terrain que nous occupions. De cette ligne, nous ne pouvions voir que les quelques carrés d’infanterie postés juste à côté de nous entre les batteries.
De temps à autre, des corps de cavalerie se ruaient entre les carrés et disparaissaient je ne sais comment après avoir été dispersés sur la contre-pente.
Un de ces corps s’approcha d’ailleurs en ordre plus compact que les autres et se dirigea juste dans notre direction. A ce moment, un régiment de cavalerie qui appartenait, je crois, à la légion germanique, déboucha de la ravine en D et se mit en formation pour l’attaquer. Le corps français qui s’était immédiatement rendu compte du danger, pivota en ligne vers la gauche. Les unités qui progressaient pour charger entrèrent littéralement en collision alors qu’elles étaient en plein galop. Le choc parut violent, aucun des deux adversaires ne fut défait car chaque parti traversa l’autre et referma ses rangs immédiatement après s’être dégagé. La charge ne fut pas renouvelée et les deux corps disparurent comme le reste, sans que je sache comment.
Plusieurs avalanches de ce genre s’étaient déjà déroulées auparavant. Vers deux heures de l’après-midi, un nouvel assaut eut lieu qui sembla submerger totalement la droite de notre première ligne. Je ne puis mieux le comparer qu’à un immense ressac se rompant sur une côte parsemée de rochers épars contre lesquels la vague vertigineuse se précipite dans un vacarme furieux, se scinde et continue sa course, sifflant et bouillonnant loin au-delà de la plage. En un instant, une multitude de lanciers et d’autres cavaliers dévalèrent le vallon en quantité telle que tous les intervalles entre les lignes en étaient couverts, toutes unités confondues, l’ensemble s’éparpillant dans toutes les directions.
Le 14th Regiment prit immédiatement les armes et fit corps avec son carré tandis que nous nous apprêtions à l’appuyer avec la partie gauche de notre batterie.
Des premières lignes, nous ne pouvions plus voir que les canons abandonnés sur la crête, mais plus rien des carrés ! Chaque être vivant semblait balayé par ce terrible souffle. Tout paraissait tellement lugubre qu’un officier qui se trouvait à cheval à côté de moi me fit part de ses sérieuses appréhensions quant au sort qu’il croyait réservé à la bataille.
Dans le même temps, les unités débandées de cavalerie commençaient à s’évaporer, tout comme les autres et les choses semblèrent reprendre l’apparence qu’elles avaient avant l’assaut. Le lieutenant-colonel sir Augustus Fraser, qui commandait l’artillerie à cheval, s’approcha alors en toute hâte pour nous conduire sur une position située en première ligne. Après avoir attaché les avant-trains, nous nous sommes déplacés vers la gauche et avons progressé au galop en colonne par sous-unités en empruntant la voie que vous avez indiquée sur votre plan.
En chemin, sir Augustus Fraser me dit qu’on redoutait une sérieuse attaque contre la partie des lignes vers laquelle nous nous dirigions. Selon toute vraisemblance, nous serions directement engagés par la cavalerie française. Dans le cas où elle se précipiterait sur nous, le duc avait donné l’ordre que les hommes se replient à l’intérieur du carré le plus proche. Il nous quitta après nous avoir indiqué l’emplacement à occuper entre deux carrés d’infanterie de Brunswick. Le terrain que nous occupions était deux ou trois pieds plus bas que celui que nous avions face à nous. Cette différence de niveau était marquée de façon très nette, courait le long d’un chemin sans obstacle et offrait une sorte de genouillère à notre batterie. Au-delà de cette route, s’étendait un terrain de même niveau sur 40 à 50 yards. Ensuite, le sol descendait rapidement sur la plaine qui séparait les deux armées.
Notre sous-unité de tête était à peine arrivée sur la position qu’il devint évident qu’il ne serait pas possible d’obtempérer aux ordres du duc : une puissante colonne de cavalerie composée de grenadiers à cheval et de cuirassiers était justement occupée à gravir la pente et à se rapprocher de nous à un pas si rapide que nous eûmes à peine le temps d’entrer en action. Si nous étions restés en colonne, il est certain que nous étions perdus.
L’ordre fut donné de nous déployer. Dès son arrivée en position, chaque pièce ouvrit le feu tandis que les deux carrés d’infanterie commençaient un tir faible et décousu. Ils étaient en si piteux état que je m’attendais à chaque instant à les voir se débander.
Leurs rangs, décousus et relâchés présentaient des brèches de plusieurs files de largeur que les officiers et les sergents tentaient fiévreusement de combler en poussant et même en frappant leurs hommes. Pendant ce temps, ceux-ci, raides comme autant de piquets, semblaient complètement hébétés et déconcertés, tenant leur arme comme de jeunes recrues. Je devrais ajouter qu’ils étaient tous très jeunes. Aucun des soldats ne devait avoir plus de 18 ans. Malgré notre feu, la colonne de cavalerie continuait à avancer au trot jusqu’à ce qu’elle fût séparée de nous par à peine plus que la largeur du petit chemin. Au moment où nous nous attendions à être écrasés, les hommes des escadrons de tête firent soudain volte-face et tentèrent de se frayer un chemin vers l’arrière. Ceci provoqua un complet désordre parmi les rangs ennemis, l’ensemble se transformant en une foule en plein désordre. La scène qui suivit est difficile à rendre. Il leur fallut plusieurs minutes pour arriver à quitter le plateau durant lesquelles notre feu ne fut jamais interrompu. Il provoqua un carnage effroyable étant donné que chaque pièce (de 9 livres) était chargée de boîtes à mitraille rondes. En raison de la faible distance, de la taille de l’objectif et de la surélévation du terrain devant lequel nous nous trouvions, chacun des coups ne pouvait que provoquer des ravages.
Beaucoup de cavaliers ennemis, au lieu de chercher refuge dans la retraite, passèrent par les intervalles entre nos lignes de canons et continuèrent leur chemin comme d’autres l’avaient fait précédemment. La plupart d’entre ceux qui se trouvaient devant nos batteries cherchèrent désespérément la fuite en tentant par tous les moyens à se frayer un passage à travers leurs propres unités et l’on entendit, de toute part, tirer des coups de feu au sein de leurs rangs. Finalement, les restes de cette impressionnante colonne finirent par trouver protection sous le couvert de la dénivellation de terrain. Ils laissaient un plateau encombré de morts et de blessés. Nous avons alors cessé le tir car nos hommes, épuisés par cet effort, devaient se remettre pour être à nouveau en état de contenir l’attaque suivante que nous voyions en train de se préparer. L’ennemi venait à peine de quitter le fond du vallon qu’un grand nombre de bonnets de grenadiers furent à nouveau visibles au niveau du sommet.
La seconde tentative d’attaque était précédée d’un nuage de tirailleurs qui s’approchèrent à très courte distance de notre front. Ils nous occasionnèrent beaucoup de dommages avec leurs carabines et leurs pistolets mais comme le but évident était que nous dirigions notre tir contre eux, nous n’en avons pas tenu compte.
Lorsque la colonne fut finalement reformée, elle gravit une fois de plus le plateau et avança pour nous attaquer. A ce moment cependant, son allure dépassait à peine le pas, à la limite un très faible trot, étant donné qu’elle rencontrait trop d’obstacles devant pour permettre une progression plus rapide sans mettre la formation en désordre. Ceci nous était évidemment favorable. L’expérience nous ayant démontré l’efficacité et le pouvoir destructeur d’un tir rapproché, nous avons laissé les escadrons de tête atteindre la moitié de la distance qui séparait le sommet de la route derrière laquelle nous nous trouvions avant de commencer le feu. Il est inutile de préciser que les résultats furent exactement les mêmes que ceux que je vous ai détaillés précédemment. Les formations furent à nouveau mises en désordre et pendant plusieurs minutes encore, elles furent exposées à un feu bien ajusté de boîtes à mitraille tirées à une vingtaine de yards de distance. L’amoncellement de morts et de blessés qui était déjà important avant cette attaque, était maintenant devenu impressionnant.
Je suis certain que ces attaques furent renouvelées à trois reprises, toujours avec moins d’espoir de succès car nos positions devenaient de plus en plus inaccessibles après chacune d’entre elles. C’était tellement vrai que la dernière charge venait juste d’être repoussée et que nous étions toujours occupés à accomplir notre œuvre de destruction que le duc, venu de l’arrière, progressa à hauteur de notre front pour nous intimer l’ordre de cesser le feu alors que les restes de la cavalerie n’avaient pas encore quitté le plateau.
Sa Grâce fut suivie de peu par une ligne d’infanterie qui gravissait la contre-pente avec l’arme à l’épaule. Les hommes s’enfonçaient profondément dans une argile collante et se débattaient dans les nombreux obstacles qui jonchaient le sol. La ligne présentait dès lors un front rompu et désuni tandis que les faibles hourrah qui s’en dégageaient prouvaient à suffisance les efforts consentis pour effectuer cette manœuvre. Arrivée au sommet, on rectifia l’alignement tandis que le feu que les batteries ennemies dirigeaient sur nous causait des pertes considérables. L’ensemble de l’infanterie, y compris nos voisins brunswickois, descendit le vallon en direction de la plaine.
Je suppose que ce mouvement dût être général. Au moment où il débuta, l’intensité de la canonnade s’atténua tout au long des lignes. Comme la fumée se dissipait quelque peu, je pus discerner pour la première fois et sporadiquement l’ensemble du champ de bataille.
Le sommet et la pente des positions adverses étaient couverts de masses de troupes sombres, d’autres manœuvraient dans la plaine mais mes souvenirs sont trop confus pour pouvoir me rappeler quelque particularité.
Notre ligne s’étant suffisamment avancée dans le vallon, nous avons pu recommencer à tirer sur les troupes qui étaient dans la plaine. C’est à ce moment que, sous le couvert de la fumée, une batterie vint de Dieu sait où et prit position un peu devant notre flanc gauche. Elle ne devait pas être distante de plus de 400 yards (indiquée en E sur le plan). De ce fait, elle prenait la plupart de nos lignes en enfilade du fait qu’elle se trouvait sur un terrain élevé. Le feu qu’elle dirigea sur nous fut le plus destructeur que nous ayons eu à subir jusqu’alors et il n’aurait pas manqué de nous annihiler si nous n’avions pas été sauvés par une batterie de cavalerie à cheval Belgic qui prit rapidement position à notre gauche (F) et qui, la prenant par le flanc, la repoussa très vite sur ses positions.
Avant l’arrivée de ces Belges, nous avions d’ailleurs tourné deux canons en direction de l’adversaire dans l’espoir que, faute de pouvoir le réduire au silence, nous aurions au moins pu rendre son tir moins dangereux. La mise en batterie à peine effectuée, un officier en uniforme noir de Hussard vint nous informer que nous étions en train de tuer nos amis prussiens. Il était inutile de répéter à cet homme que dans une telle mêlée, nous pouvions uniquement reconnaître l’arbre à ses fruits et que nos amis les Prussiens nous avaient déjà traités auparavant avec pas mal d’inconvenance. Il pouvait d’ailleurs en juger par les nombreux témoignages qui gisaient sur le sol tout autour de nous. Nous avons même cessé le feu tous ensemble pour l’en convaincre. Pendant ce temps, il put constater que ses compatriotes continuaient à entretenir un feu nourri contre nous. Nous l’avons finalement persuadé de se rendre jusque là et de tenter de faire taire l’autre batterie. Nous n’avons plus jamais entendu parler de lui et, comme je l’ai dit auparavant, nous avons évité d’être complètement détruits grâce à l’intervention de ces Belges qui, entre parenthèses, étaient tous ivres et nous auraient également tiré dessus si nous n’avions pas pris la peine de nous faire reconnaître sur-le-champ.
Mes souvenirs de cette période de la bataille sont relativement flous mais je pense que juste après, notre infanterie fit son apparition dans la plaine. Le feu de toutes les batteries cessa et nous vîmes presque immédiatement les masses ennemies se dissoudre et s’enfuir du champ de bataille en une foule désordonnée.
C’est à ce moment précis qu’un aide de camp galopa vers nous et hurla de toutes les forces qui lui restaient : « en avant, sir, en avant ! Il est de la plus haute importance que cette action soit appuyée par l’artillerie ! » Nous pouvions seulement lui désigner les misérables restes de notre batterie. Le coup d’œil qu’il jeta dessus fut suffisant pour qu’il comprît et il s’en alla.
Lorsque tout fut redevenu calme, je découvris qu’à part l’unité d’artillerie à cheval du major Bull et nous-mêmes, plus aucun corps ne demeurait sur la position. Peu après, quelques batteries d’artillerie prussienne s’approchèrent et établirent leur bivouac près de nous.
On ne peut pas dire grand-chose de l’aspect du champ de bataille après l’action car la nuit tomba très vite. Nous étions d’ailleurs trop heureux de pouvoir nous étendre plutôt que de penser à regarder autour de nous. Le sol était bien sûr couvert partout de quantité d’hommes et de chevaux morts ou agonisants, de débris de pièces d’artillerie et de chariots de munitions, d’armes, de couvre-chef, etc. Je devrais par ailleurs ajouter que l’amoncellement des victimes était de loin plus important en face de nous que partout ailleurs sur le champ de bataille. Deux jours plus tard, alors que nous étions à Nivelles, le colonel Augustus Fraser me dit qu’en cheminant le long de la position française, il pouvait distinctement déterminer où l’unité G (notre lettre) avait été postée, car la sombre pile des corps qui se trouvaient devant formait un point marquant du champ de bataille.

Merci à Ronald Billuart



Les petits dessous de la cavalerie anglaise.


Alexander Cavalié Mercer dans son journal de la Campagne de Waterloo, nous fait connaître de façon très colorée, des détails de la vie quotidienne de ses hommes. Toutes ces anecdotes rendent la lecture très agréable et intéressante tout en gardant intacte le dramatique de cette campagne.





Notre dernière opération à Gand fut la réception de mules de bât appartenant à l’artillerie de la légion germanique du capitaine Clives. Ses dragons avaient ramené avec eux ces beaux animaux et je n’oublierai jamais la peine et l’indignation avec lesquelles ils s’en séparèrent. L’affection et la sollicitude pour son cheval sont ce qui distingue par excellence le dragon allemand de l’anglais. Le premier vendrait tout ce qu’il possède pour nourrir sa monture : le second la cèderait pour de l’alcool ou le moyen de s’en procurer. L’un ne pense jamais à lui-même tant que son cheval n’est pas nourri ; l’autre considère l’animal comme une plaie, une source de perpétuels ennuis et ne s’occupe plus de lui dès qu’il n’est plus sous l’œil de son officier.

L’Allemand habitue sa bête à partager sa ration. Je me rappelle une belle jument appartenant au 3e hussard de la légion germanique qui mangeait jusqu’à des oignons. Elle était un des rares animaux ayant échappé au désastre de la Corogne et avait été sauvée et passée en contrebande à bord d’un vaisseau par le sergent lui-même.

Dans la Péninsule, le seul moyen d’obliger nos régiments anglais à quelque attention pour leurs chevaux fut de forcer chaque homme dont la bête était morte ou malade, à porter ses sacoches. […]


[…] Une autre misère dont je souffrais était l’appréhension constante de déplaire au duc à cause du pillage des fermiers par nos gens que je ne pouvais empêcher sans courir le même risque pour une autre raison, c’est-à-dire pour ne pas piller ! Il faut expliquer cette énigme.

Notre allocation de fourrage, quoique suffisante pour maintenir nos chevaux en bonne condition quand ils ne travaillaient pas, était trop faible lorsqu’ils peinaient dur. À plus forte raison, elle n’était pas assez forte pour les engraisser et leur donner cette rotondité de formes qui, depuis la Péninsule, était considérée comme le beau idéal pour une bête entrant en campagne. D’où la maxime : « Plus le cheval possède de chair, plus il peut en perdre et par conséquent supporter des privations. »

Dans ce but, il fallait emprunter aux fermiers et, à cette époque de l’année, de magnifiques récoltes de trèfe (sic) s’offraient bien à propos. La pratique était générale dans la cavalerie et l’artillerie, de sorte que les chevaux étaient tous en bon point, et il aurait été fort dangereux de s’en abstenir, de peur d’avoir des animaux plus minces que ceux du voisin. Le duc, de son œil perçant, aurait bientôt vu la différence, n’aurait posé aucune question, écouté nulle justification, mais aurait condamné l’infortunée victime comme indigne d’un commandement et l’aurait peut-être renvoyée de son armée.

Il y avait un revers au plaisir que nous prenions dans cette charmante contrée. C’était le bon marché du gin, une horrible sorte d’alcool fabriqué dans le pays et avec lequel un homme pouvait être « royalement ivre » pour deux pences. Car nos hommes, malgré leurs qualités, sont incapables, comme tout bon Anglais, de résister à un verre offert de bonne amitié, avec les conséquences qui en résultent. La vente de ce poison avait lieu dans un petit cabaret près de l’église, où, à mon grand étonnement, ils se mêlaient aux rustres tout à fait amicalement. Quand je demandai au sergent-major comment ils faisaient pour s’entendre, il me répondit que les hommes du Yorkshire, du Lancashire et de Lincolnshire qui articulent très largement pouvaient comprendre leurs joyeux compagnons et être compris d’eux.


Merci à Diana


Témoignages de la bataille.


Les charges de la cavalerie française - Le Journal de la campagne de Waterloo - Alexander Cavalié Mercer, Éditions du Grenadier, Bernard Giovanangeli Éditeur



"La retraite de la cavalerie fut suivie par une pluie de boulets et d'obus qui nous auraient annihilés, si nous n'avions pas été couverts par le petit remblai qui en rejetait la plus grande partie par-dessus nos têtes. Cependant quelques-uns nous atteignirent et jetèrent bas des hommes et des chevaux.

"La première colonne française était composée de grenadiers à cheval et de cuirassiers, les premiers en tête.
J'ai oublié s'ils avaient ou non changé cette disposition, mais je crois, d'après le nombre de cuirasses que nous trouvâmes ensuite, que les cuirassiers menèrent la deuxième attaque. Quoiqu'il en soit, leur colonne se rassembla.

[...]

La colonne monta alors une fois de plus sur le plateau et messieurs les tirailleurs se retirèrent à droite et à gauche pour laisser la place à la charge. Le spectacle était imposant et si jamais le mot sublime fut exactement appliqué, il pouvait sûrement l'être à celui-ci. Les cavaliers avançaient en escadrons serrés, l'un derrière l'autre, si nombreux cette fois que l'arrière était encore caché par la crête lorsque la tête de la colonne n'était qu'à 60 ou 80 yards de nos canons. Leur allure était un trot lent, mais soutenu. Ce n'était pas là une de ces furieuses charges au galop, mais l'avance, à une allure délibérée, d'hommes décidés à arriver à leurs fins. Ils marchaient dans un profond silence et le seul bruit qu'on entendait à travers le rugissement incessant de la bataille était le roulement sourd du sol foulé par les pas simultanés de tant de chevaux. Chaque homme se tenait ferme à son poste, les canons prêts, chargés d'un boulet d'abord et d'une boîte à mitraille par-dessus: les tubes étaient dans les lumières: les porte-feu brillaient et pétillaient entre les roues. Un mot de moi seul manquait pour précipiter la destruction sur ce magnifique déploiement d'hommes vaillants et de nobles chevaux.


« La colonne était commandée cette fois par un officier dans un riche uniforme, la poitrine couverte de décorations, et dont la gesticulation vigoureuse contrastait très étrangement avec la contenance solennelle de ceux à qui il s’adressait. Je leur permis d’avancer ainsi sans encombre jusqu’à ce que la tête de la colonne ne fût qu’à 60 ou 80 yards de nous et je donnai alors l’ordre de : « FEU ! »

« L’effet fut terrible. Le premier rang presque entier tomba d’un seul coup, et les boulets pénétrèrent dans la colonne portant la confusion sur toute sa longueur. Le sol, déjà encombré des victimes de la première charge, devint à peu près infranchissable. Et pourtant ces guerriers dévoués luttaient pour chercher à nous atteindre. La chose était impossible. Nos canons étaient servis avec une étonnante rapidité, pendant que le feu roulant des deux carrés se maintenait vigoureusement. Ceux qui poussaient en avant pardessus les tas de cadavres d’hommes et de chevaux ne gagnaient que quelques pas pour tomber à leur tour et ajouter aux difficultés de ceux qui les suivaient. La décharge de chaque pièce était suivie de la chute des cavaliers et de leurs montures, comme l’herbe sous la faux du moissonneur. Quand Les chevaux seuls étaient tués, nous pouvions voir les cuirassiers se débarrassant de leur armure s’échapper à pieds. Cependant, pendant un moment, la masse confuse (car tout ordre avait disparu) se tint devant nous, essayant vainement de forcer les chevaux à travers l’obstacle présenté par leurs camarades tombés, pour obéir aux vociférations renouvelées et bruyantes de celui qui les avait conduits et qui demeurait sauf.

« Comme auparavant, plusieurs franchirent tout ce qui était devant eux et galopèrent parmi nous. Beaucoup plongèrent en avant pour tomber, homme et cheval, près de la gueule de nos canons…Mais la majorité fit demi-tour au moment même où ayant moins de terrain à parcourir, il y avait plus de sécurité à avancer qu’à reculer, et chercha un passage vers l’arrière. La même confusion, la même lutte entre eux, le même carnage qu’auparavant se produisirent, jusqu’à ce qu’ils eussent disparu graduellement derrière la colline.

« Nous cessâmes le feu, heureux de respirer."[…]


Merci à Diana



Merci à Diana


Voici l'extrait d'une lettre écrite au capitaine Siborne par le capitaine Mercer de l'artillerie britannique.



Nous ne pouvions rien voir de tout ce qui se déroulait sur le front parce que le sommet sur lequel notre première ligne se trouvait était plus haut que le terrain que nous occupions. De cette ligne, nous ne pouvions voir que les quelques carrés d’infanterie postés juste à côté de nous entre les batteries.
De temps à autre, des corps de cavalerie se ruaient entre les carrés et disparaissaient je ne sais comment après avoir été dispersés sur la contre-pente.
Un de ces corps s’approcha d’ailleurs en ordre plus compact que les autres et se dirigea droit dans notre direction. A ce moment, un régiment de cavalerie qui appartenait, je crois, à la Légion germanique, déboucha de la ravine et se mit en formation pour l’attaquer. Le corps français qui s’était immédiatement rendu compte du danger, pivota en ligne vers la gauche. Les unités qui progressaient pour charger entrèrent littéralement en collision alors qu’elles étaient en plein galop. Le choc parut violent, aucun des deux adversaires ne fut défait car chaque parti traversa l’autre et referma ses rangs immédiatement après s’être dégagé. La charge ne fut pas renouvelée et les deux corps disparurent comme le reste, sans que je sache comment.
Plusieurs avalanches de ce genre s’étaient déjà déroulées auparavant. Vers deux heures de l’après-midi, un nouvel assaut eut lieu qui sembla submerger totalement la droite de notre première ligne. Je ne puis mieux le comparer qu’à un immense ressac se rompant sur une côte parsemée de rochers épars contre lesquels la vague vertigineuse se précipite dans un vacarme furieux, se scinde et continue sa course, sifflant et bouillonnant loin au-delà de la plage. En un instant, une multitude de lanciers et d’autres cavaliers dévalèrent le vallon en quantité telle que tous les intervalles entre les lignes en étaient couverts, toutes unités confondues, l’ensemble s’éparpillant dans toutes les directions.
Le 14th Regiment prit immédiatement les armes et fit corps avec son carré tandis que nous nous apprêtions à l’appuyer avec la partie gauche de notre batterie.
Des premières lignes, nous ne pouvions plus voir que les canons abandonnés sur la crête, mais plus rien des carrés ! Chaque être vivant semblait balayé par ce terrible souffle. Tout paraissait tellement lugubre qu’un officier qui se trouvait à cheval à côté de moi me fit part de ses sérieuses appréhensions quant au sort qu’il croyait réservé à la bataille.


Merci à Ronald Billuart







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