Chronologie: la mort de l'Empereur.

Samedi 5 mai 1821




Mameluck Ali, Souvenirs de l'Empereur Napoléon - Arléa, 2000. - p268, 269.


Toute la journée s'écoula sans aucun changement sensible. Les deux médecins, le Grand-Maréchal et Mme Bertrand, le général Montholon, Marchand et les personnes de la maison étaient rangés en grande partie devant le lit, et quelques-unes du côté opposé; tous avalent les yeux fixés sur la figure de l'Empereur lui n'avait d'autre mouvement que le mouvement convulsif qui lui donnait le hoquet. C'était Antommarchi qui, placé au chevet du lit, donnait un peu d'eau à l'Empereur, pour lui humecter la bouche, d'abord avec une cuiller, ensuite avec une éponge. Fréquemment il lui tâtait le pouls, soit au poignet, soit à la jugulaire. La veille, il lui avait mis des sinapismes aux pieds et un vésicatoire sur l'estomac. Celui-ci ne produisit d'autre effet que de faire soulever la peau par places.
Vers le milieu de la journée, les enfants du Grand-Maréchal vinrent voir l'Empereur; je crois que l'aîné, Napoléon, se trouva mal.
Sauf quelques moments d'absence des uns et des autres pour aller prendre quelques aliments, tout le monde resta constamment auprès de l'Empereur de qui bientôt la vie allait se retirer.
Enfin, à six heures et dix minutes du soir, le 5 mai, une minute et demie après le coup de canon de retraite, l'Empereur expira. Chaque souffle, qui d'abord avait été régulièrement espacé, devint progressivement et successivement plus éloigné et le dernier, plus lent que ceux qui l'avaient précédé, ne fut plus que l'expiration d'un soupir prolongé. En vain nous attendîmes une autre aspiration et une autre expiration... Hélas!... .A ce moment suprême, tous les yeux se remplirent de larmes. Quel triste et sublime spectacle que la mort d'un grand homme et d'un homme taillé comme Napoléon! Si ses ennemis eussent été là présents, leurs yeux aussi se fussent mouillés et ils eussent pleuré sur ce corps privé de vie.
Dès que tous les assistants furent un peu remis de leur douloureuse émotion, le Grand- Maréchal se leva de son fauteuil et, le premier, baisa la main de l'Empereur, et tous, sans exception, suivirent son exemple. Alors les sanglots éclatèrent avec plus de force et les larmes coulèrent avec plus d'abondance. Quels pénibles et douloureux moments! Quel sujet de réflexion et de méditation! Celui qui maintenant est sans mouvement et sans vie avait commandé à toute l'Europe; il avait vu à ses pieds les princes, les rois, les empereurs, les nations; tous attendaient alors son ordre pour obéir à ses moindres volontés; à sa voix, à son geste, à son regard, tout s'animait immédiatement.







Général Bertrand, Grand Maréchal du Palais - Cahiers de Sainte-Hélène - Ed Sulliver - 1949 - p195


De onze heures à midi, Arnott a placé ,deux sinapismes aux pieds, et Antommarchi deux vésicatoires, un sur la poitrine , le second au mollet. Plusieurs fois, le docteur est allé chercher le pouls au col.
A deux heures et demie, le docteur Amott a fait placer une bouteille remplie d'eau bouillante sur l'estomac.
A cinq heures quarante-neuf minutes, l'Empereur a rendu son dernier soupir... Les trois dernières minutes, il a rendu trois soupirs...
Au moment de la crise, léger mouvement dans les prunelles; mouvement régulier de la bouche et du menton au front; même régularité que dans une pendule. La nuit, l'Empereur avait prononcé le nom de son fils avant celui de: à la tête de l'armée. La veille, il avait demandé deux fois: "comment s'appelle mon fils." Marchand avait répondu: "Napoléon".




Horace Vernet
© Photographie de La Bricole



Mémoires de Marchand - premier valet de chambre et exécuteur testamentaire de l'Empereur - Tallandier 1991 - p327.


- A 5h50 du soir, le canon de retraite se fait entendre, le soleil disparaît dans des flots de lumière. C'est aussi le moment où le grand homme qui domina le monde de son génie, va s'envelopper dans sa gloire immortelle. L'anxiété du Dr Antommarchi redouble; cette main, qui guidait la victoire et dont il compte les pulsations, s'est glacée; le Dr Arnott, les yeux sur sa montre compte les intervalles d'un soupir à l'autre, quinze secondes puis trente, puis une minute s'écoulent, nous attendons encore, mais en vain.
L'Empereur n'est plus!
Les yeux s'ouvrent subitement, le Dr Antommarchi placé près de la tête de l'Empereur, suivant au col les derniers battements du pouls, les lui ferme aussitôt, les lèvres sont décolorées, la bouche est faiblement contractée; dans cet état, le visage est calme et serein, une douce impression s'y fait remarquer. En cet instant, nos sanglots éclatent avec d'autant plus de force qu'ils avaient été comprimés; le grand maréchal s'approcha du lit, mit un genou en terre et baisa la main de l'Empereur, le comte de Montholon et toutes les personnes présentes avec le même respect religieux s'en approchèrent et déposèrent un baiser sur cette main bienfaisante pour tous, que la mort venait de glacer.




Collection privée Jiem.


Histoire de la captivité de Sainte-Hélène par le Général Montholon, compagnon d'exil et exécuteur testamentaire de l'Empereur.


Il paraissait dormir tranquillement quand je l'ai quitté à six heures du matin; mais à peine avais-je eu le temps de me jeter sur mon lit, qu'on vint me chercher en hâte, le râle de la mort commençait.
Quand je me suis approché du lit, l'Empereur a porté son regard sur moi et m'a fait signe de lui donner à boire; mais déjà il ne pouvait avaler, ce n'est qu'à l'aide d'une éponge humectée d'eau sucrée qu'il y eut moyen d'étancher sa soif, en pressant constamment l'éponge contre ses lèvres.
Il est resté impassible depuis ce moment jusqu'à cinq heures cinquante minutes du soir, qu'il a rendu le dernier soupir, toujours couché sur le lit, la main droite hors du lit, l'œil fixe, paraissant absorbé dans une profonde méditation, sans l'apparence d'aucune souffrance. Les lèvres étaient légèrement contractées. L'ensemble de sa figure exprimait de douces impressions. Toutes les fois que M. Antomarchi a voulu me relever dans le soin d'humecter ses lèvres avec l'éponge, il l'a repoussé de la main en portant son regard vers moi.
Comme le soleil se couchait, l'Empereur quittait la terre, et je perdais plus qu'un père!
J'ai pieusement rempli le devoir que sa bonté pour moi m'avait confié, et je lui ai fermé les yeux.




Georges Rouget - Collection privée NapNap.


Les derniers moments de Napoléon - Docteur François Antommarchi - Buchet/Chastel - 1975 - p.256


11 heures A. M. - Borborygmes. - Météorisme abdominal. - Refroidissement glacial des extrémités inférieures et bientôt de tout le corps. - Œil fixe. - Lèvres fermées et contractées. - Forte agitation des ailes du nez. - Adynamie la plus complète. - Pouls extrêmement faible, intermittent et variant de cent deux à cent huit, cent dix et cent douze pulsations par minute. - Respiration lente, intermittente et stercoreuse. - Tiraillements spasmodiques arqués de l'épigastre et de l'estomac, profonds soupirs, cris lamentables; mouvements convulsifs qui se terminent par un bruyant et sinistre sanglot. Je place un vésicatoire sur la poitrine, deux sur les cuisses, et j'applique deux larges sinapismes à la plante des pieds. Je fais des fomentations sur le milieu de l'abdomen avec une bouteille remplie d'eau chaude; je lui rafraîchis continuellement les lèvres et la bouche avec de l'eau commune mêlée d'eau de fleur d'orange et de sucre, mais le passage est spasmodiquement fermé, rien n'est avalé : tout est vain. La respiration intermittente est accompagnée d'une grande agitation des muscles abdominaux. - Les paupières restent fixes, les yeux se meuvent, se renversent sous les paupières supérieures, le pouls tombe. Il est six heures moins onze minutes, Napoléon n'est plus: ainsi passe la gloire.







Poèmes.


Gérard de Nerval (1808 - 1855): La Tête armée.


Napoléon mourant vit une Tête armée...
Il pensait à son fils déjà faible et souffrant :
La Tête, c'était donc sa France bien-aimée,
Décapitée, aux pieds du César expirant.

Dieu, qui jugeait cet homme et cette renommée,
Appela Jésus-Christ; mais l'abyme, s'ouvrant,
Ne rendit qu'un vain souffle, un spectre de fumée :
Le demi-dieu, vaincu, se releva plus grand.

Alors on vit sortir du fond du purgatoire
Un jeune homme inondé des pleurs de la Victoire,
Qui tendit sa main pure au monarque des cieux;

Frappés au flanc tous deux par un double mystère,
L'un répandait son sang pour féconder la terre,
L'autre versait au Ciel la semence des dieux !

Merci à Diana.



Collection privée Jérôme Croyet.



Voyez également le 5 mai dans les documents.







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