Chronologie: le vol de l'Aigle: l'arrivée à Grenoble.



La Bédoyère, du 4 au 8 mars.


"Charles de La Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l'Empereur" de Marcel Doher, préface du commandant Henry Lachouque. Editions Peyronnet et Cie, Paris 1963.


"Le 4 mars 1815 au soir, alors que l'Empereur a déjà dépassé Digne, le général Marchand commandant la place de Grenoble et le préfet de l'Isère, Fourrier, apprennent son débarquement, par une lettre du préfet du Var. Tous deux décidèrent de tenir la nouvelle secrète le plus longtemps possible. Le lendemain, 5 mars, le général Marchand réunit généraux, colonels et majors de la garnison. Ils se disent sûrs de la discipline de leurs troupes. Marchand envoie une dépêche à Devilliers, commandant la brigade de Chambéry, l'appelant à Grenoble pour s'opposer à la marche de « Bonaparte ». Quand Devilliers lui communique cette information et cet ordre, La Bédoyère croit d'abord à une mystification. Lorsqu'il ne peut plus douter de leur réalité, il est la proie de tumultueux sentiments et d'un grand trouble intérieur. Sa première réaction est de suggérer à son chef de différer d'un jour ou deux le départ de la brigade sur Grenoble, afin d'éviter de se trouver dans une situation embarrassante... Le général ne tient pas compte de cet avis et ordonne la mise en route des 7e et 11e de ligne. Pourtant, comme il le dit lui-même plus tard, il savait ces troupes peu sûres, au point qu'il ne leur avait pas révélé le véritable objet de leur déplacement.

Les deux régiments prennent la route de Grenoble. La Bédoyère, qui chevauche en tête du 7e de ligne, s'arrête à la grand'halte chez Mme de Bellegarde où il déjeune. Selon la comtesse de Boigne, il lui aurait fait part de sa foi absolue dans le succès du retour de l'Empereur, qu'il désirait passionnément. Et, au moment où il remontait à cheval, il lui aurait crié, mi-sérieux, mi-plaisantant : "Adieu, Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d'Empire!" Cela est assez douteux étant donné ce que nous savons de La Bédoyère. Ce qui est certain, après l'immense surprise qu'a été pour lui la nouvelle du retour de l'Empereur, c'est qu'il en éprouve à la fois une immense joie et un trouble profond. Joie facile à concevoir. Trouble devant la situation telle qu'elle se présente. Quelle voix écouter? Celle de l'obéissance à ses chefs qui exigent la subordination et la discipline militaires? Imposer cette obéissance à ses officiers, à ses soldats dont il connaît bien les sentiments profonds, qui sont aussi les siens? L'imposer au nom du Roi pour une cause, et des gens dont la Nation quasi unanime ne veut plus? L'imposer contre l'Homme prestigieux vers qui se tournent tous les regards et toutes les espérances?
L'imposer contre cette aigle impériale, contre ces trois couleurs que déploient les "Vieux de la Vieille", ces survivants de toutes nos gloires, qui accompagnent l'Empereur?
Contribuer ainsi à l'anéantissement de tout ce qui depuis près de vingt-cinq ans a fait, avec la grandeur française, son rayonnement spirituel et politique? Le drame est d'autant plus poignant pour Charles de La Bédoyère qu'il songe à la ferveur royaliste quasi religieuse de sa jeune femme et de tous les siens. En écoutant la voix de sa raison, de ses idées, de ses sentiments, il sait qu'il deviendra pour eux un "renégat", lui dont le coeur est si pur, et l'esprit familial si profond. A cette pensée il souffre intensément.
Il a maintenant grande hâte d'être à Grenoble. Il y est le 7 mars vers midi, ainsi que toute la brigade de Chambéry. Y arrive en même temps un escadron du 4e hussards appelé de Vienne, en Isère, par le général Marchand. Celui-ci suspecte les hussards qui, l'an dernier, ont crié : "Vive l'Empereur!" à une revue passée par le comte d'Artois... Mais il compte sur les deux régiments de ligne, en particulier sur le 7e, qui s'arrête sur la Place d'Armes. Le général Marchand les passe en revue. Il fait connaître aux troupes la marche de "Bonaparte", son approche et il les exhorte à faire leur devoir... L'avant-veille, le 5 mars au soir, le préfet de l'Isère Fourrier, - un ancien de l'Institut d'Egypte - a rédigé et fait afficher une proclamation royaliste à l'Hôtel de Ville. Le silence ne sert plus à rien, car depuis le matin, la nouvelle du débarquement de l'Empereur s'est répandue dans Grenoble. Le soir même, à l'heure où Fourrier manifestait son loyalisme bourbonien de fraîche date, un émissaire de Napoléon entrait secrètement dans la ville. C'est Emery, grenoblois lui-même, chirurgien du Bataillon de l'île d'Elbe, qu'il précède de deux journées. Emery, recherché par la police, trouve asile chez un ami, le gantier Jean Dumoulin. Dès le lendemain on colporte les proclamations de l'Empereur dans Grenoble. La plus vive agitation règne en ville, où les nouvelles les plus extraordinaires, toutes favorables à Napoléon, trouvent créance... Une sourde joie, prête à exploser, se manifeste dans la population. Quant aux soldats de la garnison, ils évitent tout acte d'insubordination, mais ils manifestent leurs sentiments dès que leurs officiers s'éloignent. La nuit précédente les sapeurs du 3e régiment du génie ont illuminé leur caserne.

Aussi, le 6 mars, réunis de nouveau par le général Marchand, les chefs de Corps lui rendent compte que les soldats paraissent "hésitants", notamment ceux du 4e d'artillerie où servit autrefois "le petit lieutenant qui de Corse venait"... Marchand a renoncé alors à son projet initial de se porter contre "les brigands de Bonaparte" et décide de se défendre à Grenoble. Pour gagner du temps, il a envoyé à La Mure une compagnie du 3e génie, avec le bataillon Delessart du 5e de ligne, afin de faire sauter le pont de Ponthaut. On a fait maints récits de la rencontre à Laffrey, avec le "Bataillon Napoléon", puis avec l'Empereur lui-même. C'était le 7 mars, au milieu de la journée, au moment même où Marchand recevait à Grenoble, Devilliers, La Bédoyère Durand et leurs régiments.
Déterminé à obéir et à barrer par conséquent la route à Napoléon, le malheureux Delessart a rangé ses troupes en bataille au débouché du défilé de Laffrey. Il refuse tout contact avec les officiers qui lui viennent de la part de l'Empereur. Il fait prendre le large aux paysans, dont une foule accompagne les "Elbois" de village en village, et qui essayent de débaucher ses hommes, de leur remettre des proclamations. Envoyé par l'Empereur, le capitaine Ruhl, officier d'ordonnance, arrive alors au galop, s'arrête devant les soldats de Delessart pétrifiés et leur crie : "L'Empereur va marcher vers vous. Si vous faites feu, le premier coup de fusil sera pour lui. Vous en répondrez devant la France!"
Muets, d'une pâleur de mort, les soldats paraissent insensibles. Le peloton des lanciers polonais s'avance vers eux. Delessart leur fait alors croiser la baïonnette. Les lanciers savent qu'ils ne doivent pas charger et se replient à droite et à gauche. Leur rideau qui s'ouvre laisse alors apparaître aux yeux éblouis des soldats du 5e de ligne une scène inoubliable : précédant cent chasseurs à pied de la Vieille Garde en longues capotes bleu sombre, qui portent le fusil sous le bras gauche, s'avance, seul "en petit chapeau et redingote grise", l'Empereur...


"Le voilà! ...Feu! ..." crie en vain le capitaine Randon aux soldats qui, livides, tremblants comme paralysés, voient s'approcher Napoléon. Il s'arrête en face d'eux : "Soldats! Je suis votre Empereur, reconnaissez-moi!" Puis, faisant quelques pas encore, il entrouvre sa redingote : "S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur, me voilà!"...
Un immense cri : "Vive l'Empereur!" explose. Et rangs confondus, shakos au bout des fusils, cocardes blanches jetées sur la route, les soldats acclament leur idole. Pendant ce temps le capitaine Randon réussit à s'enfuir à cheval. Tandis que Delessart remet en pleurant son épée à l'Empereur qui la lui rend et l'embrasse.
A ce moment à Grenoble, le général Marchand ayant fait distribuer les cartouches aux 7e et 11e de ligne, leur a fait prendre position sur les remparts. La Bédoyère a placé le 7e entre la porte de Bonne et celle de Graille. Puis il déjeune chez le général Marchand qui l'a invité. On ignore ce que fut leur conversation au cours de ce repas. Il est très probable que La Bédoyère ne dissimula pas ses sentiments. Il est probable aussi que Marchand, tout en avouant avoir au fond les mêmes opinions, dit ne pouvoir se rallier à l'Empereur qu'après le départ du Roi, le déliant ainsi de son serment. C'est d'ailleurs ce que Mme Marchand, demeurée à Grenoble après le départ de son mari dira le lendemain à Napoléon à qui elle viendra se présenter.
Après le déjeuner, La Bédoyère est revenu à son régiment, près de la porte de Bonne, vers trois heures de l'après-midi. Tout le long de son chemin il n'a cessé de voir mille indices de l'état des esprits dans la population et il connaît celui de la troupe. En somme, l'opinion est pratiquement unanime, mais aucun des chefs n'a le courage de faire le premier pas - tout en aspirant à se rallier lorsque tout aura été décidé par d'autres.

Ce manque de courage moral est odieux à La Bédoyère. Il réunit ses officiers, leur redit que le 7e de ligne est appelé à marcher pour s'opposer au retour de l'Empereur...
"Marchons-nous contre lui ou marchons-nous pour lui?" "Pour lui! ...Pour lui! ...Pour lui!..." répondent les officiers avec un enthousiasme difficile à décrire. Devant ses compagnies, le jeune colonel tire alors son épée et s'écrie: "A moi, soldats du 7e! ...A moi, mes braves camarades! ... Je vais vous montrer notre chemin!...En avant! Qui m'aime me suive! ..."
Aux cris de: "Vive l'Empereur!" les unités se rassemblent, se mettent en route et, suivant leur colonel, franchissent la porte de Bonne, dépassent le faubourg de Graille. Au-delà de celui-ci, La Bédoyère fait faire halte, former le régiment en carré, présenter les armes. De son porte-manteau il retire la vieille aigle du 7e de ligne, que le régiment avait pieusement conservée, et la fait fixer au bout d'une branche de saule, pendant que retentit un cri vibrant: "Vive l'Empereur!", puis derrière le vieil emblème des victoires passées, le 7e reprend sa marche vers Napoléon.

Vite informé de la défection de La Bédoyère, le général Marchand accourt à la porte de Bonne. Le colonel Roussille, du 5e de ligne, s'y trouve et lui rend compte des évènements. Il ajoute en parlant de La Bédoyère: "Ce coquin-là avait séduit mes grenadiers; si je n'avais pas été ici, il les aurait emmenés!" Marchand demande où se trouve le général Devilliers : celui-ci s'est lancé à cheval, à la poursuite de La Bédoyère sur la route de Vizille. Il rejoint d'abord une arrière-garde d'une soixantaine d'hommes et réussit à leur faire faire demi-tour, en disant d'ailleurs qu'il va donner contre-ordre au régiment tout entier. Puis reprenant le galop, il rejoint La Bédoyère. S'adressant à lui, tantôt en camarade, tantôt en chef, tantôt en sage conseiller, il essaie de toutes les manières de le faire revenir sur sa décision. Il va jusqu'à lui représenter tout le mal qu'il va causer aux siens, si dévoués à la Royauté. La Bédoyère lui réplique que les liens familiaux les plus chers passent après l'intérêt national. Inébranlable, il demeure sourd aux injonctions comme aux supplications de son général. Aux mots "Patrie et Roi" il répond "Patrie et Empereur". Devilliers lui demande à parler aux soldats. La Bédoyère acquiesce. Mais la harangue du général, ses prières, ses menaces, rien n'y fait. Bientôt même sa voix est couverte par un roulement continu de "Vive l'Empereur!"
Désespéré, Devilliers reprend la route de Grenoble. Dans la place l'exaltation est à son comble. Comme il l'écrira plus tard (dans une lettre à "MM. de la Commission d'Epuration des Officiers de l'Armée") "les cris de "Vive l'Empereur!" se faisaient entendre dans l'obscurité parmi les soldats et le bas peuple."
Pendant ce temps, à la tête du 7e de ligne, La Bédoyère a repris sa marche vers l'Empereur, auquel il a envoyé l'adjudant major du régiment pour lui annoncer son arrivée. La rencontre a lieu avant Vizille, entre Travernolles et Brié. Après avoir arrêté et rangé son régiment sur le bord de la route, il s'avance vers Napoléon. Celui-ci voit s'approcher le jeune et ardent colonel. L'an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s'est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu'au dernier moment, à l'heure de tous les reniements. Et maintenant c'est encore La Bédoyère, qui le premier, se rallie à lui avec son régiment, en un geste plein de foi, de patriotisme, de désintéressement. L'Empereur l'embrasse. Puis, La Bédoyère n'ayant pas encore de cocarde tricolore, Napoléon d'un geste souverain, ôte celle qui orne son légendaire "petit chapeau" et la lui remet. Il s'avance ensuite vers le 7e de ligne qui présente les armes pendant que la musique joue la Marseillaise. Il se fait apporter l'aigle qui, au bout de son bâton de saule, brille aux derniers feux du soleil couchant, il la porte à ses lèvres. De quelques mots il remercie et félicite La Bédoyère et son régiment. (voyez l'endroit en images) Puis, les plaçant à l'avant-garde il fait reprendre la marche sur Grenoble. Le soir tombe. De chaque côté de la colonne, des masses de paysans armés de fourches et de vieux fusils, l'accompagnent avec enthousiasme. Ils ont allumé des torches lorsque l'on arrive aux portes de la ville, avant sept heures du soir. Cette foule, qui escorte les soldats, se masse sur les glacis en hurlant des "Vive l'Empereur!" auxquels répondent ceux des "défenseurs" de la place postés sur les remparts... et ceux du peuple dans les rues qui y aboutissent.

Cependant les portes ne s'ouvrent pas, malgré une sommation faite par l'officier d'ordonnance Ruhl et deux lanciers. Irrité de voir cette situation se prolonger, l'Empereur lui-même vient jusqu'au guichet de la porte de Bonne, accompagné de La Bédoyère. Là, s'adressant au colonel Roussille, du 5e de ligne, Napoléon lui ordonne d'ouvrir la porte. Le colonel répondant qu'il ne peut recevoir d'ordres que du général Marchand, "Je le destitue", dit l'Empereur. A quoi le colonel réplique: "Je connais mon devoir, je n'obéirai qu'au général". Enflammé de colère, La Bédoyère crie aux soldats de Roussille: "Arrachez-lui ses épaulettes! ..." Dans le tumulte les soldats essaient en vain de défoncer la porte à coups de crosse, mais sans vouloir s'en prendre à leurs officiers. Pendant ce temps, le général Marchand réussit à s'enfuir de Grenoble avec quelques chefs de corps qui sont parvenus à rassembler, à grand'peine, deux ou trois cents soldats de toutes armes. Il est temps! Roussille se décide enfin à faire ouvrir la porte, lorsque les charrons des faubourgs voisins ont déjà entamé sa démolition sous les coups cadencés d'un énorme madrier. C'est porté en triomphe par une foule délirante d'enthousiasme que Napoléon pénètre dans la ville. Devant l'hôtel des Trois Dauphins, tenu par Labarre, l'un de ses anciens guides de l'armée d'Italie, où il est descendu, un groupe d'ouvriers vient lui apporter, sous son balcon, la porte de Bonne: "A défaut des clés de la bonne ville de Grenoble, nous t'en amenons la porte! ..."
A Grenoble, où il demeure trente-six heures, recevant les édiles, la magistrature, le clergé, l'Académie, l'Empereur eut deux conversations prolongées avec La Bédoyère et le questionna longuement sur l'opinion de la France. Il savait trouver en lui un jugement pur de tout calcul et libre de toute attache avec des partis politiques. La Bédoyère s'exprima avec une franchise qui quelquefois étonnait Napoléon. -"Sire, vous ne pouvez plus régner en France que par des idées libérales." -"Croyez-vous donc que je les redoute?" avait répondu l'Empereur. "Après une Révolution comme celle qui avait eu lieu en France, où toutes les passions ont été en mouvement et tous les intérêts froissés, il fallait une main ferme pour gouverner les Français. Moi seul je puis, sans crainte, leur donner la liberté qu'ils sont en droit d'attendre. Les espérances qu'ils mettront en moi ne seront pas trompées." La Bédoyère lui ayant dit que les Français allaient tout faire pour lui, mais qu'ils désiraient la paix, Napoléon reprit: "Quant à la paix je ferai tout pour l'obtenir. Les traités humiliants n'ont pas été faits pour moi, mais je saurai m'en contenter, si cela convient à la France."

Combien les paroles de l'Empereur durent aller au coeur de La Bédoyère qui vient de se rallier à lui avec la conviction de servir la cause de la liberté, de la patrie et de la paix! Il allait pouvoir se consacrer aux siens, le cas de guerre excepté. Mais qui donc se déciderait à faire la guerre si Napoléon s'y refusait?

Merci à La Bédoyère


L'arrivée à Grenoble. (7 mars 1815 à 21h)


Stendhal, "Vie de Napoléon", 1818 (publié en 1929).


Plusieurs officiers, gens de tête, étaient allés de Grenoble au devant de Napoléon. S'il n'avait pas réussi à la porte de Bonne, ils avaient tout préparé pour lui faire passer l'Isère près de la porte Saint-Laurent, qui est au pied de la montagne, et sur la montagne dite de la Bastille, le rempart n'est qu'un simple mur de jardin qui tombe de toutes parts.
Ces officiers donnèrent le conseil à l'empereur d'empêcher que ses soldats ne tirassent un seul coup de fusil, cela pouvant donner l'apparence de gens vaincus à ceux qui le joindraient. Peut-être la moitié de l'armée eût tenu ferme par point d'honneur.
La foule se jeta autour de lui. Ils le regardaient, ils saisissaient ses mains et ses genoux, baisaient ses habits, voulaient au moins les toucher ; rien ne pouvait mettre un frein à leurs transports. Napoléon n'était pas le représentant de son propre gouvernement, mais d'un gouvernement contraire à celui des Bourbons. On voulait le loger à l'hôtel de ville, mais il choisit une auberge tenue par un ancien soldat de son armée d'Egypte, nommé Monsieur Labarre. Là, son état-major le perdit absolument de vue ; au bout d'une demi-heure Jermanowski et Bertrand réussirent enfin, en employant toutes leurs forces, à pénétrer dans la chambre où ils le trouvèrent environné de gens qui paraissaient fous tant l'enthousiasme et l'amour leur faisaient oublier les plus simples égards qu'on emploie ordinairement pour ne pas étouffer les gens. Ses officiers parvinrent pour un moment à faire évacuer la chambre ; ils plaçaient des tables et des chaises derrière la porte pour prévenir une seconde invasion, mais ce fut en vain.
La foule parvint à entrer une seconde fois, et l'empereur resta deux heures, perdu au milieu d'eux, sans être gardé par le moindre soldat. Il pouvait mille fois être mis à mort si, parmi les royalistes ou les prêtres, il y avait eu un seul homme de courage.
Peu après, une foule de peuple apporta la porte de Bonne sous les fenêtres de son auberge. Ils s'écriaient : "Napoléon, nous n'avons pas pu vous offrir les clés de votre bonne ville de Grenoble, mais voici les portes."
Le lendemain, Napoléon passa la revue des troupes sur la place d'armes. Là encore il fut entouré par le peuple ; l'enthousiasme était à son comble, mais n'inspira aucun de ces actes serviles avec lesquels le peuple a coutume d'approcher les rois ; on cria constamment sous ses fenêtres et autour de lui : "Plus de conscription, nous n'en voulons plus et il nous faut une constitution." Un jeune Grenoblois (M. Joseph Rey) recueillit les sentiments du peuple et en fit une adresse à Napoléon.
Un jeune gantier, M. Dumoulin, chez lequel, deux jours auparavant, était venu se cacher un Grenoblois arrivant de l'île d'Elbe et chirurgien de l'empereur, offrit à celui-ci cent mille francs et sa personne. L'empereur lui dit : "Je n'ai pas besoin d'argent en ce moment ; je vous remercie, j'ai besoin de gens déterminés." L'empereur transforma le gantier en officier d'ordonnance et lui donna sur le champ une mission dont celui-ci s'acquitta fort bien. Ce jeune homme abandonna sur-le-champ un grand établissement.
Napoléon reçut les autorités, il leur parla beaucoup, mais ses raisonnements étaient trop élevés pour être compris par des gens accoutumés quatorze ans de suite à obéir à la baguette et à ne nourrir d'autres sentiments que la crainte de perdre leurs appointements. Ils l'écoutaient d'un air stupide et il n'en put jamais tirer une seule phrase qui partît du coeur.
Ses véritables amis furent les paysans et les petits bourgeois. L'héroïsme patriotique respirait dans toutes leurs paroles. Napoléon remercia les Dauphinois par une adresse imprimée à Grenoble.
Presque tous les soldats avaient leur cocarde tricolore au fond de leurs shakos. Ils l'arborèrent avec une joie inexprimable. Le général Bertrand qui faisait les fonctions de major général dirigea la garnison de Grenoble sur Lyon.
Dans son voyage de Grenoble à Lyon, Napoléon fit une grande partie du chemin sans avoir un seul soldat à ses côtés ; sa calèche était souvent obligée d'aller au pas ; les paysans encombraient les routes ; tous voulaient lui parler, le toucher, ou, tout au moins, le voir.
Ils montaient sur sa voiture, sur les chevaux qui le traînaient, et lui jetaient de tous côtés des bouquets de violettes et de primevères.
En un mot, Napoléon fut continuellement perdu dans les bras du peuple.

Merci à Joker.







Voyez les souvenirs du passage de Napoléon à Grenoble en images.






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