Chronologie: 29 juin - 15 juillet 1815.


Rochefort



Les derniers jours de l’Empire - H.Lachouque - Artaud – 1965 - p.159



Il est 9 heures également lorsqu’une calèche jaune, sans armoiries, attelée à quatre, entre à Rochefort, passe, dans un grand bruit de ferraille sous la porte de Tonnay-Charente ouvrant sur le port, longe le quai des Vivres et, par la rue des Fonderies et celle des Grandes-Allées, pénètre dans la cour de la préfecture maritime et s’arrête devant le perron. Saint-Denis saute à terre, ouvre la portière de droite. Un gros homme en frac vert et chapeau rond descend péniblement.

Le préfet maritime et Gourgaud, arrivé vers 6 heures, s’empressent.

« Je vous croyais malade, Monsieur Bonnefoux, dit l’Empereur en gravissant les degrés du perron.

- Sire, je ne le suis plus et j’aurais été désolé de ne pas pouvoir vous accueillir…

- Je vous reconnais là et j’aime mieux être reçu par vous que par tout autre. »

Salut respectueux… Inclinaison de tête et de buste… Courtoisies…

(…)

Dans l’escalier aux murs plaqués de marbre rouge, l’Empereur retrouve celui qu’il a gravi en 1808, lorsqu’il s’était arrêté à Rochefort en se rendant en Espagne, où l’on avait besoin de lui. Voici sa chambre aux meubles somptueux ; il reconnaît le grand lit à baldaquin, une table à dessus de marbre et cols de cygne, l’emblème de Joséphine… Elle était avec lui, il y a sept ans… On la coiffait devant cette glace…

Les bagages sont là, apportés par Gourgaud qui prend ses fonctions d’officier d’ordonnance.



Fouras



Les derniers jours de l’Empire - H.Lachouque - Artaud – 1965 - p.178



Une calèche fermée, appartenant au préfet, est sortie des remises pour s’arrêter devant la terrasse qui borde la façade de l’hôtel ; quelques instants plus tard, toujours vêtu de son habit vert, coiffé d’un chapeau rond, bottes à l’écuyère, l’Empereur sort avec M. de Bonnefoux. Ses traits sont bouleversés, ses pas précipités ; il traverse la terrasse, en descend les degrés ; la botte sur le marchepied, il se retourne vers Bonnefoux, écarte le bras gauche comme pour découvrir son cœur, et lui dit adieu. Portière refermée, la voiture traverse le jardin, gagne la grille, tourne rue des Fonderies, suit le quai… vers la porte de Charente. Où va-t-il ? A l’armée ? .. Vers la Loire ? ..

Non… Ceux qui suivent des yeux la calèche la voient tourner à gauche dès la sortie de la ville, et rejoindre, sur la route de La Rochelle, le cortège qui l’attend. Cette voie poussiéreuse conduit à Fouras en traversant la plaine d’Aunis, semée de marais sur lesquels bourdonnent des nuées de moustiques. Paysage plat, monotone ; çà et là des haies, des bouquets d’arbres inclinés par le vent, et qui semblent fuir l’océan et ses tempêtes.

Enfoncé dans son coin, seul, perdu dans ses pensées, 1’Empereur demeure indifférent. On traverse de rares villages aux toits roses : Vergeroux, Saint-Pierre ; des paysans saluent…, sans comprendre.

5 heures. Fouras. 800 habitants à peine ; pêcheurs robustes, solides, vaillants, groupés autour du petit port à l’embouchure de la Charente. L’Empereur et sa suite évitent le village et se dirigent vers l’anse de la Coue, plage encaissée au sud d’une falaise dominée par le château, cimenté de rouge, et le donjon du sire de Maumont. Au soleil qui commence à baisser, c’est une vision d’Orient. La mer est basse, houleuse ; vent assez fort. Les canots envoyés par Bonnefoux, celui du préfet, battant pavillon de l’Empereur, les baleinières des frégates attendent sans pouvoir accoster ; sur la plage, des officiers, des soldats, les pêcheurs… Arrêté sur la côte, l’Empereur met pied à terre, descend vers la mer par un petit chemin, fait quelques pas ; accueilli par les officiers, il monte sur une pierre, se hisse sur le dos du « Père Beau » qui le dépose dans le canot de la Saale, où prennent place près de lui, à l’arrière, Beker, Savary, Bertrand, Gourgaud. Les dames, les officiers, les domestiques sont conduits de la même manière dans les embarcations.

5 heures 30. Les canots poussent. Un grand cri s’élève une dernière fois : « Vive l’Empereur ! » Napoléon, fort ému, répond par un geste de la main ; on entend à peine : « Adieu mes amis… »

« Nous pleurions comme des filles », contait le vieux douanier qui grava plus tard dans la pierre de la jetée le nom de « NAPOLÉON ». Sur le sable doré de la plage sud où il fit ses derniers pas sur le continent français, en bordure du quai qui porte son nom, une pyramide tronquée de granit, don du baron Gourgaud, rappelle :

ICI
LE 8 JUILLET 1815
NAPOLÉON 1er A QUITTÉ
LE CONTINENT POUR L’EXIL.
L’EMPEREUR A ÉTÉ PORTÉ JUSQU'À
LA BALEINIÈRE PAR LE MARIN
BEAU, DE FOURAS.



Aix



Les derniers jours de l’Empire - H.Lachouque - Artaud – 1965 - p.228



15 juillet. 2 heures du matin. Il est debout ; Marchand l’habille ; à la place de l’affreux vêtement vert qu’il n’a point quitté depuis quinze jours, il endosse son habit légendaire des chasseurs de Sa Garde, sur lequel, au revers, brillent ses ordres ; aux retroussis, des cors de chasse d’or ; il passe le grand cordon de la Légion, ceint son épée d’or, coiffe son petit chapeau à cocarde tricolore, enfile une « redingote verte » .

L’escalier de bois sonore craque sous ses pas pesants ; il atteint la porte. Derrière lui, Bertrand, Savary, Montholon, Beker, silencieux, quittent le palier dans un grand bruit de bottes, suivis de Mesdames Bertrand et Montholon avec leurs enfants ; puis le morne cortège se dirige vers les rochers de la pointe sud, dits aujourd’hui « Grave à Barbotin ».

Des pêcheurs, tristes et secrets, bonnet à la main, font le salut militaire. La mer est basse ; le calme, exquis ; trois canots se balancent au rythme de courtes lames qui se brisent sur les galets ; les dames, les généraux, quelques domestiques y prennent place.
Au moment de s’embarquer, l’Empereur se retourne vers l’île regarde longuement ce morceau de terre française, fait un geste las et monte, le dernier, dans son canot, immobilisé par deux marins.

« Quand les hommes nous laissent, avait dit la reine Hortense le 28 juin à Malmaison, on aime à s’attacher à la nature qui ne trompe pas» !

Des bras vigoureux poussent… Il est 3 heures trois quarts, note l’écrivain de la Saale.

Les étoiles pâlissent ; l’aube s’étire ; le Boyard se profile ; la muraille de l’Epervier grandit ; le soleil bondit au-dessus de Fouras, éclairant le pavillon tricolore, la flamme parlementaire. Napoléon qui, derrière Bertrand, met le pied sur le pont est accueilli par le capitaine et les cris frénétiques de « Vive l’Empereur ! » poussés par un équipage secoué d’une indescriptible émotion.

« Sire, lui dit Beker, Votre Majesté désire-t-Elle que je l’accompagne jusqu’à la croisière, ainsi que le prescrivent les instructions du gouvernement ? »

Prévoyant peut-être ce dont il est menacé :

« Non, général Beker, répond-il ; retournez à l’île d’Aix. Il ne faut pas qu’on puisse dire que la France m’a livré aux Anglais. »

C’est pourtant bien la volonté de ses maîtres… et la voiture de leurs agents galope vers Rochefort.








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