Chronologie: La bataille de Waterloo.


Lettre du duc de Wellington.


Les derniers jours de l'Empire - H Lachouque - Arthaud, 1965. (p.25)


Le Duc, victorieux de justesse, inquiet, craignant un retour offensif des Français, s’adresse à son frère aîné, le premier Baron de Marlborough, et demande des renforts :

« Bruxelles, le 19 juin.
Mon cher William,
Vous verrez le compte rendu de notre bataille désespérée et de notre victoire sur Boney (Bonaparte). C’était l’affaire la plus désespérée où je me sois trouvé. Jamais je n’avais pris autant de peine pour une bataille et jamais je n’ai été si près d’être battu. Nos pertes sont immenses, particulièrement dans le meilleur de nos éléments d’infanterie britannique. Je n’ai jamais vu l’infanterie se comporter si bien. Je pars immédiatement. Pouvons-nous recevoir des renforts de cavalerie ? ou d’infanterie ? ou des deux ?… Il nous faut lord Combermere, car lord Uxbridge a perdu une jambe… Il a été blessé pendant qu’il me parlait, au moment de la dernière attaque, presque par la dernière balle.
« Bien à vous,
WELLINGTON
»


Les Belges à Waterloo


"Les uniformes et les armes des soldats du 1er Empire", L. & F. Funken, tome 2, pp.152-154, Casterman 1969.

Accueillis avec joie par la population belge dont les fils avaient succombé en grand nombre dans les armées impériales, les Alliés se conduisirent bientôt aussi mal en Belgique qu'en France. Une vive réaction populaire, regardée comme une manifestation d'amitié envers la France, poussa certains notables belges à solliciter de l'Autriche la réintégration de la Belgique dans l'empire autrichien sous le régime de semi-autonomie qu’elle connaissait avant la révolution.
Grande fut leur stupeur quand ils apprirent par l'empereur FRANçOIS que leur sort était déjà scellé; l’amalgame avec les provinces unies! Le gouvernement hollandais reprit à son compte la légion belge levée par les Autrichiens.
Tous les régiments gardèrent leur caractère propre, conservant même leur tenue (cavalerie) ou portant à Waterloo un uniforme de transition (infanterie), alors qu'ils auraient dû revêtir l'uniforme néerlandais.
Les bataillons d'infanteries belges, pourtant formés en grande partie de jeunes recrues qui voyaient le feu pour la première fois, firent plus qu’honorablement leur devoir, quoique leur rôle ait été fort modeste dans l’ultime bataille.
Le 7e de ligne se signala particulièrement : il reçut même un drapeau d’honneur de la ville de Tournai et un autre de la ville d’Audenarde.
Le rôle de la cavalerie est beaucoup plus discuté. Les régiments de carabiniers, chevau-légers et hussards belges étaient devenus carabiniers n°2, dragons légers n°5 et hussard n°8 le 21 avril 1815.
Les historiens anglais du 19e siècle et du début 20e siècle ne furent pas tendres pour leurs alliés, qu’ils reléguaient au rang de figurants couards, toujours prêts à se débander.
Les auteurs français de la même époque ne sont guère plus objectifs envers les Belges, alors que ceux-ci ayant servi avec HONNEUR jusqu’en 1814 sous l’uniforme français, devenaient à leurs yeux des renégats à Waterloo.
Quelles pensées ont-elles dû traverser le cerveau de ces « renégats » en reconnaissant dans les rangs de l’ennemi le visage d’anciens compagnons, de camarades, de frères ?
Si les Belges n’ont joué qu’un rôle mineur dans la dernière bataille de l’Empire, il est certain que leur conduite n’a pas été inférieure à celle de n’importe quelle troupe alliée.

Fulub.


Les Belges qui ont accompagné Napoléon à l'île d'Elbe.


Parmi les Belges de Waterloo, 11 provenaient des deux compagnies de chasseurs de la garde qui ont accompagné Napoléon sur l'île d'Elbe.
Ils ont tous été versés à la 1e compagnie du 1er bataillon du 1er chasseur à pied de la garde.

Ce ne sont pas pour autant des "vieillards" puisque l'âge moyen est de 33 ans 7 mois. Quoique l'expérience est bien présente car le plus jeune a 27 ans 7 mois.

Ce ne sont pas non plus des "géants" puisqu'ils mesurent en moyenne 1,66 m et que François Jacques, le plus petit, fait 1,54 m.

Pour les grenadiers "belges" des deux compagnies de l'île d'Elbe, ils ont été versé au 1er régiment de grenadiers: 7 à la première compagnie du 1er bataillon et 6 à la première compagnie du 2e bataillon.

Leur âge moyen: 30 ans 11 mois, le plus jeune avait 25 ans 5 mois (je n'ai pas leur taille).

Ils semblent avoir tous survécu à la bataille: un chasseur est "présumé prisonnier le 18 juin"; un grenadier est signalé "en arrière le 18 juin".

Cela ne doit pas nous surprendre outre mesure vu que le 1er grenadier est le régiment qui a le moins souffert des combats et le 1er bataillon du 1er chasseur fut laissé à la garde du quartier général du Caillou pendant la bataille.

J'ai trouvé ces renseignements dans le bulletin n°59 (1967) de la Société Belge d'Etudes Napoléoniennes.


Merci à Rigoumont


Souvenirs d’un Grognard Belge – colonel Scheltens – éd. Dessart, Bruxelles p.201


(Waterloo, 18 juin 1815)

A deux heures et demie, à peu près, la première ligne française se mit en mouvement, en échelons. Une des colonnes marcha droit sur notre position. Bien que la terre fut détrempée, la mitraille et les boulets plongeaient dans la masse. Le terrain forme une espèce de ravin. Nos tirailleurs battirent en retraite en faisant feu sur les tirailleurs qui précédaient la colonne française. Notre bataillon ouvrit le feu aussitôt que les tirailleurs furent rentrés. La colonne française commit l’imprudence de s’arrêter et de commencer son déploiement. Nous étions tellement près que le capitaine L’olivier, Henri, (en 1831, colonel du IIe régiment d’infanterie belge), qui commandait notre compagnie de grenadiers, reçut une balle au bras, avec la bourre, ou papier de la cartouche, restée fumante dans le drap de son habit.

Quelques escadrons de la garde anglaise, qui se trouvaient derrière nous, traversèrent notre ligne. Pris entre deux chevaux et heurté, je faisais cylindre. Ils chargèrent la colonne française par les deux flancs. Celle-ci n’avait aucune force de défense pendant sa tentative de déploiement, de manière qu’elle mit bas les armes. C’était le 105e régiment. Les Anglais ont eu le drapeau, et nous, les guidons.

Un chef de bataillon français avait reçu un coup de sabre sur le nez qui lui pendait sur la bouche. « Voyez, me dit-il, comme on nous arrange ! » Le brave homme aurait bien pu en avoir davantage.

J’ai protégé deux officiers français dans cette débâcle. Ils m’avaient fait le signe maçonnique, je les ai fait conduire hors des lignes, sur les derrières. On ne les a pas dépouillés, comme cela arrive toujours ; pas toujours par le fait de ceux qui se battent, mais, plus tard, par les « fricoteurs ». Ces deux officiers sont arrivés à Bruxelles sains et saufs. Il était fort avantageux pour les officiers de cette époque de s’affiler à une loge maçonnique. Cela permettait d’établir des relations agréables avec les notabilités des villes dans lesquelles on était envoyé en garnison, et cela assurait en temps de guerre des protections utiles.
(…)

Le conflit n’avait pas duré dix minutes. Il est facile à concevoir que lorsqu’on est engagé comme nous l’étions alors, cela ne peut pas durer longtemps.

Il ne restait de la colonne française que quelques hommes en tirailleurs, qui furent bientôt ramenés par la cavalerie.



Les civils - Georges Blond, Les Cent-Jours p.295


Les traditions orales sont vivaces. Des habitants âgés de la région de Waterloo ont entendu leurs grands-parents leur raconter les épisodes de la bataille, entendus de la bouche de leurs parents. Des paysans du village de Plancenoit, à 1km au sud-est du cabaret de la Belle Alliance, ont vu cette bataille en quelque sorte déferler sur eux. C’étaient surtout les hommes, parce que les femmes et les enfants avaient été évacués vers Charleroi, à cause du mouvement des troupes qui n’augurait rien de bon. La veille au soir, en effet, une partie de l’avant-garde française était arrivée à Plancenoit. On avait vu le village se remplir de soldats, ils y étaient encore et, à l’entour, on voyait des blessés ainsi que des hommes en réserve ; mais de ceux-ci, de moins en moins. Ces paysans de Plancenoit avaient assisté, muets, poings serrés, à la dévastation des champs de céréales, plus question de moisson, cette année. Mais il y avait toujours les humbles maisons, les meubles si modestes. Ces hommes n’avaient qu’un ennemi, la guerre, dans l’ensemble ils n’étaient ni pour ni contre Napoléon mais ils souhaitaient plutôt que Napoléon gagne parce que dans ce cas les armées s’éloigneraient vers le nord.

Tantôt ils voyaient assez bien la bataille et tantôt mal à cause de la fumée ou parce que les grandes masses de combattants s’éloignaient. Ils entendaient le grondement presque continu du canon. Un phénomène les impressionnait beaucoup, c’étaient les traits de feu des fusées qui par instants traversaient la fumées, montaient et retombaient, ils n’avaient jamais vu pareille diablerie. Au début du XIXe siècle un officier d’infanterie anglais, William Congreve, a fabriqué des fusées-projectiles portant à deux mille mètres. Employées (en petit nombre) dans quelques batailles, elles ont été vite détrônées par l’obus. Celles lancées par les Anglais à Waterloo produisirent surtout un effet dramatique, faisant se cabrer les chevaux sur la plaine, où l’affrontement avait repris.








Textes d'auteurs


Victor Hugo "Les misérables"


"L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. - Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations défiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo.

En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartisme. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon.

Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.

Voilà ce que c'est que Waterloo.

Mais qu'importe à l'infini ? toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame."

Merci à ThiNap.


Victor Hugo - Les misérables


Il y eut un silence redoutable, puis, subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: Vive l'empereur! Toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre.
Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. C'était le chemin creux d'Ohain.
L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.

Merci à Ronald Billuart




Merci à Jérôme Croyet.



Richepin nous parle de Waterloo lors d'une conférence donnée en 1912:


L'Auteur ne raconte pas le déroulement de la bataille de Waterloo, mais fait ressortir d'une façon extraordinaire les émotions éprouvées par les pélerins de cette terre héroïque.

(..) L'émotion que l'on éprouve en visitant cet ossuaire de héros, ce champ de bataille unique dans les fastes de l'histoire. Les vapeurs qui s'en exhalent, de ce sol sacré (vapeurs de mort et de désastre, c'est entendu, mais vapeurs de vie et de gloire aussi ), me semblent pareilles à celles qui montaient du gouffre même de Delphes et qui mettaient la Sibylle dans l'état d'extase prophétique. Ces vapeurs vous brouillent les yeux, vous gonflent la gorge de sanglots, vous étreignent le coeur, et font que le cerveau, brusquement, est pris comme de vertige. On reste muet tout d'abord, anéanti; puis, on sent quelque chose qui bouillonne, qui fermente à l'intérieur; on est comme la poétesse, dans le poème du kalevata ; il semble que les mots, comme une lave, vous arrivent aux lèvres, se brisent contre vos dents, ont besoin de monter, de jaillir, de se précipiter, oui comme une lave en éruption; et, véritablement, ce n'est pas une causerie, une conférence qui peut sortir, qui doit sortir; ce devrait être des cris, des hymnes, je ne sais quoi; en tout cas, pas un champ funèbre, non, pas un de profundis; mais bien plutôt, j'en réponds, j'en suis sûr, un Magnificat et un hosanna. Car ce n'est pas seulement une moisson qui s'épanouit sur ce sol; mais ce sont des fleurs aussi, des palmes, des bouquets de triomphe, avec lesquels on tressera plus tard (dans longtemps c'est possible; mettons dans quatre mille ans, si vous voulez... la gloire de Napoléon et de ses soldats peut attendre ), on tressera la couronne pour l'apothéose de cet homme et de son armée; car pour l'humanité tout entière que, ce jour là, comme toujours, et ce jour là plus que jamais, les soldats français, les soldats de l'Empereur, se sont fait tuer, que lui a été vaincu, que son Empire s'est écroulé et qu'en somme, une fois de plus, nous avons continué à brandir le flambeau de la civilisation méditerranéenne, dont il a été le suprême Egregore; dont il ne sera pas, je l'espère le dernier; mais c'est lui qui, ce jour là, en a jeté la plus récente semence; à force de sillons creusés dans la chair humaine, c'est possible aussi ; mais vous me permettrez de ne pas discuter en un lieu pareil, et devant les souvenirs qui sont là, autour de nous, qui nous hantent comme des fantômes, de ne pas faire oeuvre d'historien, encore moins de stratégiste ou de tacticien. Non ! Je ne discuterai pas la bataille de Waterloo comme certains le font. (..)

Merci à d'Hautpoul.


Chateaubriand - Mémoires d'Outre Tombe


Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles ; j’allai seul achever ma promenade sur la grand route. J’avais emporté les Commentaires de César et je cheminais lentement, plongé dans ma lecture. J’étais déjà à plus d’une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement sourd : je m’arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même si je continuerais d’aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d’un orage. Je prêtai l’oreille ; je n’entendis plus que le cri d’une poule d’eau dans les joncs et le son d’une horloge de village. Je poursuivis ma route : je n’avais pas fait trente pas que le roulement recommença, tantôt bref, tantôt long, et à intervalles inégaux ; quelquefois il n’était sensible que par une trépidation de l’air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit l’idée d’un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l’angle d’un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m’appuyai debout contre le tronc de l’arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s’étant levé m’apporta plus distinctement le bruit de l’artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j’écoutais les échos au pied d’un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo !
Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j’aurais été moins ému si je m’étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m’eussent pas laissé le temps de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des réflexions m’accablait : Quel était ce combat ? Était-il définitif ? Napoléon était-il là en personne ? Le monde, comme la robe du Christ, était-il jeté au sort ? Succès ou revers de l’une ou l’autre armée, quelle serait la conséquence de l’événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait ? Chaque bruit parvenu à mon oreille n’était-il pas le dernier soupir d’un Français ? Était-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S’ils triomphaient, notre gloire n’était-elle pas perdue ? Si Napoléon l’emportait, que devenait notre liberté ? Bien qu’un succès de Napoléon m’ouvrît un exil éternel, la patrie l’emportait dans ce moment dans mon coeur ; mes voeux étaient pour l’oppresseur de la France, s’il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère. Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français! La royauté aurait donc pour carrosses de son sacre les chariots d’ambulance remplis de nos grenadiers mutilés ! Que sera-ce qu’une restauration accomplie sous de tels auspices ? ... Ce n’est là qu’une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement de mon coeur. A quelques lieues d’une catastrophe immense, je ne la voyais pas ; je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo, comme du rivage de Boulaq, au bord du Nil, j’étendais vainement mes mains vers les Pyramides.

Merci à Ronald Billuart


Stendhal - La chartreuse de Parme


Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L’escorte prit le galop ; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
- Les habits rouges ! Les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l’escorte, et d’abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu’en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d’horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore ; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta ; Fabrice, qui ne faisait pas assez attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
- Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de réprimande ; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité ; et malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :
- Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?
- Pardi, c’est le maréchal !
- Quel maréchal ?
- Le maréchal Ney, bêta ! Ah ça ! Où as-tu servi jusqu’ici ?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l’injure ; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskowa, le brave des braves.
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier ; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c’étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu’il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui parut horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles : il voulait suivre les autres ; le sang coulait dans la bave.
Ah ! M’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment, l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il ne comprenait rien du tout.

Merci à Ronald Billuart


Henri MOTTE - Merci à Sébastien.





Voyez aussi des textes en anglais.







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