Les acteurs: Hudson Lowe.

"Dans cinq cents ans le nom de Napoléon brillera et ceux de Bathurst, de Castlereagh et le vôtre ne seront connus que par la honte et l'injustice de leur conduite envers moi."

(Napoléon s'adressant à Lowe - Montholon, Récits de la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène)
Merci à Cyril Drouet

Descriptions.


Voici le portrait que Santini nous a donné du geôlier de la Sainte-Alliance :

« Sir Hudson-Lowe était à cette époque, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, très mince de taille, haut d’environ cinq pieds trois ou quatre pouces, il était sec comme un vieux parchemin, décharné comme une momie…Sa face avait quelque chose de la fouine et du chat sauvage, elle était rouge sang, ses cheveux rouge de feu, son front était tout tatoué de roussures, ses sourcils étaient épais, plus pâles que ses cheveux, et, recouvrant des yeux louches, obliques, ses rayons visuels étaient constamment fixés à l’opposé de votre visage quand il vous parlait, sa bouche avait une expression intraduisible.
Tout cela n’est pas beau, sans doute, et cependant tout cela recouvrait un cœur plus hideux encore. »

Merci à Diana


Lowe vu par des historiens.

Joseph de Mougins-Roquefort: Napoléon prisonnier vu par les Anglais
"L'aspect extérieur de cet homme aux cheveux roux, aux lèvres minces, à l'oeil fuyant, voilé par des sourcils proéminents, ne plaidait pas en sa faveur. Presque aussitôt, Napoléon éprouva pour lui une répulsion physique dont il ne fut jamais le maître."

Ce même auteur rapporte également cette phrase de Frédéric Masson (Napoléon à Sainte-Hélène):
"Il ne faut pas croire que Lowe fût disgracié de la nature, ni surtout qu'il ressemblât à ces portraits qu'on publia de lui pour mettre son visage en accord avec les actes qu'on lui prêtait."


Illustrations.




Son caractère.


Voici comment certains témoins contemporains ont jugé Lowe:

Lord Rosebery:
"Lowe était persécuté par une sorte de monomanie de conspiration et d'évasion. Il était méticuleux jusqu'à la folie. Son manque de tact est à peine croyable. Il est clair qu'il était absolument déplacé dans un poste qui demandait du discernement et de la délicatesse. Sa malchance voulut qu'il acceptât une position où il était malaisé à quiconque, et à lui impossible, de réussir. Je suis obligé d'ajouter que Lowe n'était pas ce qu'on appelle un "gentleman" dans la meilleure acception de ce mot. Lowe était donc un choix déplorable".

W.M. Sloane, historien américain:
"En aucun cas cet homme pointilleux ne pouvait être un partenaire pour le brillant génie de son antagoniste" .

Baron de Stürmer, commissaire autrichien:
"Je doute que sir Hdson Lowe ne soutienne longtemps dans un poste si fort au-dessus de ses forces. L'opinion publique est contre lui; il ne fait rien pour se la rendre favorable. La droiture de ses intentions justifie selon lui toutes ses actions. D'après ce principe, il ne ménage personne et se rend odieux. Les Anglais le craignent et le fuient, le Français s'en moquent et les commissaires s'en plaignent; et tout le monde s'accorde à dire qu'il a l'esprit frappé."

Merci à Joker

Wellington :
"J'ai l'honneur de connaître sir Hudson Lowe, et je puis dire, dans cette Chambre ou ailleurs, partout où cela peut être nécessaire, qu'il n'y a point dans l'armée un officier plus respectable que sir Hudson Lowe et que Sa Majesté n'a pas de plus fidèle serviteur."

"Je le connaissais très bien. Il était d'un tempérament mauvais, irritable et donc il était mal qualifié pour ce poste. C'était un homme stupide qui n'était pas désagréable, mais il ne connaissait rien au monde dans son ensemble, et comme tous les hommes dans ce cas, il était suspicieux et jaloux."

Lord Rosebery :
"S'il n'avait pas été choisi pour le poste difficile et dangereux de gouverneur de Sainte-Hélène, à l'époque où Napoléon y fut relégué, il aurait pu traverser la vie et en sortir paisible et honoré, comme tant d'autres officiers qui arrivèrent au même rang et une carrière analogue."

(Fournier La Touraille, Hudson Lowe Le geôlier de Napoléon.)

Merci à Cyril Drouet

Balmain:
Le gouverneur n’est pas un tyran, mais il est incommode et d’une déraison à n’y pas tenir. Il tue son monde à coups d’épingles. C’est un esprit faible, embrouillé, qui s’effraye de peu de chose ; il est tel enfin que je l’ai toujours dépeint.

Merci à Diana


Description (Gilbert Martineau)(Merci à Fulub)


Le général HUDSON LOWE ,né 15 jours avant Napoléon a tout pour lui déplaire. Le physique est ingrat: grande maigreur, épais sourcils, yeux profondément enfoncés. Le comportement l'est tout autant: gestes saccadés, regard fuyant, parole brève. Il a organisé les corsican rangers, troupes d'émigrés corses, il a participé à l'occupation de la Corse sous la révolution, il a même dormi dans la Casa Bonaparte réquisitionnée.
En 1806 il a occupé Capri avec ses volontaires avant d'y capituler sans combat. En 1812 il a été inspecteur de la légion russo germanique composée d'Allemands capturés par les Russes. Observateur à Bautzen, Liepzig, Paris, il a porté à Londres la nouvelle de la prise de la capitale.
En 1815, il est aux Pays-Bas où Wellington n'aurait pas voulu le garder. Il se trouve à Marseille quand il apprend sa nomination à Sainte-Hélène. Alors que sa carrière a été peu glorieuse et en dehors des troupes régulières, le voilà fier de ce rôle de geôlier où en appliquant à la lettre les instructions de Londres, il envenime une situation délicate et ambiguë et "torture" l'empereur.
Règlements, inspections, interdictions, délations, restrictions, sanctions et admonestations, il ne connaît que cela, obsédé par le risque d'évasion. S'il est vrai que lord BATHURST, à l'origine de cette obsession, exerçait sur lui une pression constante, son caractère méticuleux et brouillon, querelleur et vaniteux, mesquin, zélé et borné, était le contraire de celui qu'il aurait fallu. Était-ce prémédité?
Il ne rencontra que 6 fois Napoléon. A chaque fois l'entretien se passa mal, et au dernier, Napoléon, lucide, soupira "c'est la seconde fois de ma vie que je gâte mes affaires avec les Anglais; leur flegme me laisse aller et j'en dis plus que je ne devrais"
Quand il refusa l'inscription de Napoléon sur la tombe, il poussait au-delà de la mort la prescription du cabinet britannique qui ne voulait lui reconnaître que le titre de général.
Il était honnête et bon administrateur. Wellington l'a traité d'imbécile mais l'a assuré de sa considération. Lord ROSEBERY, premier ministre de la reine victoria, a écrit qu'il n'était pas un gentleman. Voilà un point important.
De retour en Angleterre, il fut d'abord reçu et félicité par le prince régent mais sans relations, tenu à l'écart par ceux qui l'avaient nommé, mis en cause par O'Meara et Las Cases, il fut envoyé à Ceylan en sous ordre, nommé définitivement lieutenant-général puis laissé sans emploi. Il mourut en 1844 dans la pauvreté car on lui avait refusé une pension.
La légende de l'Aigle avait eu raison de son gardien à Sainte-Hélène, entre un gardien qui ne savait qu'obéir et un prisonnier qui ne disait que commander.


Voici ce que nous révèle le témoignage du major Gideon Gorrequer, aide de camp de Lowe.


C'est en effet dans son journal qu'apparaît de façon concrète l'animosité du gouverneur contre son illustre prisonnier :
Le 13 février 1818 : "Ces gens de Longwood sont un ramassis de gredins et de canailles ! La seule manière de les traiter comme ils le mériteraient serait de les enfermer tous séparément dans quelque donjon. Mais, ajoute Lowe, puisqu'il semble que l'opinion publique veut voir Bonaparte attaché avec des chaînes d'or et de soie, je suis bien obligé d'en tenir compte."
Le 18 février 1818 : Après lecture des papiers du général Gourgaud qui va quitter Sainte-Hélène, Lowe s'écrie : "Quelle crapule que notre Voisin !" Le "Voisin", c'est le sobriquet sous lequel l'état-major de Lowe désignait Napoléon.
Le 1er mai 1818 : "Peu m'importe que le Voisin meure ou non."
Le 2 avril 1819 : "Le gouvernement a fait une grosse erreur en autorisant le Voisin à venir ici avec une si nombreuse suite. En fait, il ne devrait y avoir personne. Tout ce qu'on peut me reprocher est de le traiter avec trop de mansuétude."
Le 28 janvier 1820 : Le Voisin ayant refusé de recevoir la visite de Lord Charles Somerset, Lowe exhale sa rage : "Je ne lui permettrai pas de prendre de tels grands airs; de faire l'important. S'il refuse encore de répondre quand on lui annonce une visite, je donnerai à n'importe qui l'autorisation d'aller se promener dans son jardin et autour de sa maison."
Le 17 avril 1821 : Quelques jours avant la mort de l'Empereur, Gorrequer rapporte ces propos de Lowe : "Si l'on s'imagine que je vais prendre des ménagements parce qu'il est mourant, on se trompe bien. Il sait très bien ce que j'ai toujours pensé de lui, et ce n'est pas parce qu'il est à l'article de la mort que je modifierai ma conduite à son égard. Le diable m'emporte si j'agis autrement !"
Au lendemain de la mort de Napoléon, Gorrequer note cette réflexion de Lowe : "Je ne considère pas Napoléon comme un homme de talent ou de jugement supérieurs. En fait, je le trouve vraiment médiocre."
Gorrequer, à qui rien n'échappe, confirme, en date du 17 mai 1821, qu'à force d'insistance et de "rage", Lowe obligea les docteurs Shortt et Arnott à modifier les conclusions du procès-verbal d'autopsie, pour étayer la thèse du gouverneur qui ne voulait pas admettre qu'on fît état d'une altération du volume du foie constatée par eux, car cela eût prouvé que la nocivité du climat de Sainte-Hélène était pour quelque chose dans la maladie du captif. Le témoignage de Gorrequer confirme donc la fraude.
Et le major de conclure par ces paroles pleines de lucidité : "Telles sont les réactions d'un oison à qui l'on a donné un aigle à garder !"

Merci à Joker


La première fois qu'il voit Napoléon.


Jean-Pierre Fournier La Touraille, Hudson Lowe, le geôlier de Napoléon, Perrin – 2006 - P 20



Comme officier de liaison, il assiste à la bataille de Bautzen qui oppose, les 20 et 21 mai 1813, Napoléon aux 96000 hommes de la coalition. A cette occasion, il aperçoit l’Empereur pour la première fois de sa vie et décrit la scène dans le compte rendu de la journée qu’il adresse à lord Bathurst :

Entre la ville de Bautzen et la position prise par les armées alliées s’élève un vaste plateau qui, du côté de la ville, présente un talus assez abrupt, mais qui, du côté de notre position, offrait une pente douce. La veille, nous avions abandonné ce terrain, ainsi que celui qui avait été occupé par les postes avancés, près de la ville de Bautzen, sur les bords de la Sprée. Dans la matinée, on observa qu’un corps de troupes ennemies se postait sur cette hauteur. Bientôt, en avant de ce corps, se forma un petit groupe ; au moyen de lunettes d’approche, on reconnut qu’il se composait des personnages les plus importants de l’armée française, parmi lesquels Napoléon lui-même pouvait facilement être distingué.
Il s’avança à environ quarante à cinquante pas de distance des autres, accompagné seulement d’un de ses maréchaux que nous conjecturâmes être Eugène de Beauharnais, avec lequel il conversa tout en se promenant de long en large, pendant près d’une demi-heure. J’étals sur une des batteries de devant, de sorte que je le vis très distinctement. Il portait un habit d’uniforme tout simple, avec l’étoile de la Légion d’honneur et un chapeau sans ornement qui contrastait avec ceux de ses maréchaux et de ses généraux garnis de plumes. Ses attitudes et ses manières étaient si parfaitement semblables à celles qui ont été reproduites sur ses portraits qu’il était impossible de ne pas le reconnaître. Il paraissait s’entretenir de choses indifférentes avec la personne qui était auprès de lui, regardant très rarement du côté de notre position, dont cependant, de l’endroit où il se trouvait, on avait une vue très étendue.



Les pouvoirs de Hudson Lowe.


Le rôle de Hudson Lowe. Jean-Pierre Fournier La Touraille - Hudson Lowe, le geôlier de Napoléon. - Perrin – 2006 – p29


En quelle qualité va-t-il exercer sa surveillance de l’illustre proscrit ? Il pose la question au procureur général, sir Samuel Shepherd, qui doit préparer sur le plan juridique l’acte du Parlement légalisant la détention de Napoléon. Les explications du haut magistrat ne suffisent pas à dissiper toutes les obscurités. Lord Ellenborough, Lord Chief Justice of England, lui assure seulement que « la loi [le] soutiendra toujours dans l’accomplissement du devoir qui [lui] a été confié ». Lord Bathurst lui transmet, le 12 septembre, une longue missive destinée à fixer les principes généraux de sa conduite :

Ma lettre du 24 juillet vous a informé qu’il avait plu à Son Altesse Royale le Prince Régent d’ordonner que la garde de la personne de Napoléon vous fût confiée. L’île de Sainte-Hélène a été fixée comme le lieu de sa future résidence… Vous trouverez ci-incluse, pour vous servir d’information et de guide, la copie d’un mémorandum que j’ai adressé, à cette occasion, aux lords commissaires de l’Amirauté, et sur lequel les instructions de sir George Cockburn sont fondées, autant qu’elles regardent Napoléon Bonaparte.

J’ai peu à rajouter à ce mémorandum, et vous regarderez ces instructions comme les principes généraux qui doivent régler votre conduite. Beaucoup de choses cependant seront déterminées par les circonstances locales, et l’expérience que j’ai de votre jugement et de votre discrétion me fait remettre, sans appréhension, cette mission très importante entre vos mains. Vous observerez que le désir du gouvernement de Sa Majesté est d’accorder au général Bonaparte toutes les indulgences compatibles avec l’entière sécurité de sa personne. Qu’il ne puisse en aucune manière s’échapper, ni avoir de communication avec qui que ce soit, excepté par votre entremise, doit être votre soin incessant ; et ces deux points une fois assurés, toutes les ressources, tous les amusements de nature à réconcilier Bonaparte avec sa captivité peuvent être permis.


Voyez également la convention qui déclare Napoléon prisonnier de l'Europe. (2 août 1815)


Le pouvoir de Hudson Lowe - Les Mémoires de Marchand, BN - Tallandier, 1991 - p 110.


Pour avoir une idée du pouvoir que conférait à sir Hudson Lowe le bill du 16 avril 1816, qui déterminait la peine contre la violation des restrictions prescrites pour la garde de l'Empereur, il faut savoir que pour nous, c'était le transport immédiat au cap de Bonne-Espérance, où l'on resterait en surveillance à la disposition du gouvernement.
Pour les habitants de l'île, le bannissement sans indemnité et les pertes de fortune pouvaient en résulter; pour les exclaves, le fouet.
Tout officier qui se rendait coupable de la plus légère infraction aux restrictions générales et en dehors de son service, devait être renvoyé en Angleterre sans emploi; enfin il y avait crime de haute trahison pour quiconque ne porterait pas immédiatement au Gouverneur toute lettre, écrit ou message verbal qu'il recevrait de nous, ou nous procurerait de l'argent ou des valeurs sans en avoir reçu l'autorisation prélable du gouverneur.
Les habitants furent prévenus de ces dispositions par plusieurs affiches placardées en ville signées de sir Hudson Lowe.


La peur de l'évasion du prisonnier.


D'après Sainte-Hélène d'Octave Aubry - vol II, p 75-77


Hudson Lowe continuait de recevoir des rapports d’agents britanniques ou étrangers annonçant que ses partisans ne renonçaient pas à délivrer Napoléon. Tout arrivait sans vérification à Londres qui transmettait à Lowe.

Il était question d’une conspiration organisée pour proclamer Joseph Bonaparte souverain du Mexique.

D’une complot partant de la côte du Brésil la plus proche de Sainte-Hélène ( 1.800 milles marins) ; on équiperait des vaisseaux rapides et bien armés, porteurs de bateaux à vapeur qui, s’approchant la nuit de Sainte-Hélène, enlèveraient l’Empereur.

Il y avait aussi un bateau capable d’être mû à la rame sous l’eau. Ce bateau, pouvant contenir six hommes, naviguerait au choix en surface ou sous l’eau pendant plusieurs heures.

Balmain note :
« Les menées des bonapartistes donnent de vives alarmes à sir Hudson Lowe. Il travaille sans relâche aux fortifications de Sainte-Hélène, place de nouveaux télégraphes et batteries en différents endroits et a doublé les postes à Longwood. Je le vois toujours à cheval, entouré d’ingénieurs et courant à bride abattue de tous côtés. » (rapport à Nesselrode, 18 février 1818)

Lowe découvre partout danger, intrigues, communications, connivence. Soldats, marins, habitants, tous lui sont suspects. Tout l’effraie ; les pensées, les hasards, les ombres. Que Napoléon n’ait pas été vu depuis deux jours et il galope à Longwood, assassine Blakeney de reproches. Qui sait si le prisonnier est encore sous ses pauvres ardoises, s’il ne se cache pas dans la campagne, à l’abri d’une roche, en attendant le canot qui viendra l’emporter ?


Voir également les projets d'évasion de Sainte-Hélène et dans les documents, les précautions prises contre l'évasion.


Hudson Lowe après Sainte-Hélène.


Hudson Lowe, le gôlier de Napoléon - Jean-Pierre Fournier la Touraille - Perrin, 2006 - p 190-191


Le Lady Melville met la voile le 25 juillet. Accoudé au bastingage, Hudson Lowe regarde la rébarbative forteresse qui s’évanouit à l’horizon. Il ne doute pas un instant que sa patrie va lui réserver un accueil chaleureux. A l’approche des côtes britanniques, un navire apporte au Lady Melville un pli de lord Bathurst daté du 10 juillet. Les termes en sont particulièrement élogieux :

« Je suis heureux de vous assurer que votre conduite a reçu l’approbation de Sa Majesté. Il est très satisfaisant pour Sa Majesté de voir que vous n’avez négligé aucune mesure pour mettre à la disposition du général Bonaparte les meilleurs médecins et pour soulager ou pour alléger ses souffrances durant la dernière période.
Sa Majesté m’a, en outre, ordonné de profiter de l’occasion pour vous renouveler cette approbation générale de votre conduite durant le temps de votre administration à Sainte-Hélène. Placé, comme vous l’avez été, dans une situation qui, en toutes circonstances, devait entraîner une lourde responsabilité, mais que des événements particuliers ont contribué à rendre encore plus difficile et plus sujette au blâme, vous avez rempli votre tâche ardue avec une rigoureuse fidélité, avec discernement et humanité ; vous avez su concilier les deux principaux devoirs de votre commandement, en combinant la sûreté de la détention du général Bonaparte, qui était nécessairement le grand objet de votre mission, avec tous les égards praticables et avec toute l’indulgence que votre disposition naturelle vous inspirait et que vos instructions vous autorisaient à lui montrer dans sa situation particulière. »


En militaire accoutumé à parler clair et à tenir ses engagements, Lowe est convaincu que l’heure des récompenses a sonné. Il va rapidement déchanter. A sa première visite à lord Bathurst, une certaine froideur devrait le mettre en garde : le ministre qui a fait de lui l’instrument docile de sa haine de Napoléon commence à prendre du champ. Le 14 novembre 1821, il présente l’ancien gouverneur de Sainte-Hélène à George IV. L’ancien Prince Régent, qui a été couronné récemment, s’arrête un instant devant lui :

« Je vous félicite très sincèrement de votre retour après l’épreuve la plus ardue et la plus exemplaire à laquelle jamais homme ait peut-être été soumis. J’ai pris part à votre situation. Lord Bathurst peut vous dire combien de fois je lui ai parlé de vous. »

Lowe n’a pas le temps de répondre ; le roi est déjà passé à son voisin. Quelques mots aimables ne sont certes pas l’accueil auquel pourrait s’attendre un héros national. Un peu plus lard, il est nommé colonel du 93e Highlanders. Quelques mots hâtifs et une rétrogradation de fait sont le salaire de celui à qui l’on n’a pas cessé de dire qu’il tenait entre ses mains la sécurité de sa patrie et de l’Europe. L’ancien gouverneur ignore que son procès a commencé et qu’il est déjà en mauvaise posture non seulement auprès des admirateurs de Napoléon, mais aussi devant l’opinion britannique. En France, le culte du « martyr de Sainte-Hélène » prend une ampleur inimaginable, mais en Angleterre même, la mort de « Bony » a suscité une grande émotion. Les libéraux repartent en guerre : leurs journaux soulignent l’indignité d’avoir fait périr un grand homme en déportation. Le fils de Lord Holland dit à qui veut l’entendre : « L’Angleterre ouvrira maintenant les yeux et verra la honte, le déshonneur, l’atrocité de son emprisonnement. » Dans les rues, des placards appellent « tous ceux qui admirent le courage dans l’adversité à prendre le deuil ». On s’arrache les bibelots et objets à l’effigie de l’Empereur. Le prisonnier a gagné la partie contre son « odieux geôlier ». Comme l’observe André Maurois, « Napoléon, en ses jours de parfaite lucidité, savait bien que Sainte-Hélène était, de son histoire, le sordide, le sublime, l’indispensable épilogue ».

Comment Hudson Lowe comprendrait-il cet engouement pour celui qui fut le plus redoutable ennemi de son pays ?



Sainte-Hélène - Octave Aubry, vol II: La mort de l'Empereur - p.294-295


En juillet 1822, O'Meara, dont le sang irlandais ne pardonnait pas, avait publié Napoléon en exil ou Une voix de Sainte-Hélène. Forçant les faits, les conversations, les dates au gré de sa haine, avec un art un peu gros, mais vivant, un sens curieux du dialogue, il faisait le public témoin des trois premières années de la Captivité. II traçait par touches successives un portrait atroce le Lowe et déclarait hautement que le gouverneur ne l'avait fait chasser, lui, O'Meara, que parce qu'il avait dénoncé l'influence pernicieuse du climat de Sainte-Hélène sur la santé de Napoléon. Au-dessus de Lowe, il accusait le ministère britannique. L'ouvrage rencontra aussitôt un succès immense. Editions, traductions se succédèrent. O'Meara fut célèbre dans toute l'Europe, et dans toute l'Europe Hudson Lowe prit une figure de bourreau.

Au mois d'octobre Emmanuel de Las Cases, alors âgé de vingt-deux ans, vint le provoquer en duel. Depuis son départ de Sainte-Hélène il méditait sa vengeance. Il l'attendit devant sa maison de Paddington, dans la banlieue de Londres, et quand il parut, le cravacha par deux fois en plein visage. Une foule s'amassa, prête à assommer l'agresseur. Mais Emmanuel lui cria: "Cet homme a insulté mon père! » Et c'est Lowe qui fut alors menacé. II ne releva pas le cartel, mais courut chez le juge de paix, tandis que le jeune Las Cases gagnait Brighton et reprenait le bateau pour la France.

Attaqué par toute la presse d'opposition, couvert par un flot de réprobation et de mépris, ne rencontrant plus dans la société, dans les clubs, dans l'armée même que des regards d'insulte, Lowe fait front, car il n'est pas lâche. Il intente un procès à O'Meara pour diffamation et réunit contre lui les témoignages de ses anciens sous-ordres de Plantation. Une erreur de procédure le fait débouter. Bathurst, à qui il a recours, l'abandonne. Lord Liverpool et lui voyaient sans déplaisir l'opinion publique rejeter sur leur agent la responsabilité du traitement infligé à Napoléon. Ils voulurent pourtant éloigner ce bouc émissaire. On lui offrit un poste dérisoire à Antigoa. Lowe refusa. A la fin, pour s'en débarrasser, on le nomma en sous-ordre à Ceylan.

Il y passera de tristes années, si rejeté du monde qu'à beaucoup il faisait pitié. On le mit à la retraite en 1831. Sa femme mourut peu après. Seul et pauvre, il s'établit à Chelsea où il s'éteignit en 1844, parfaitement malheureux.



Hudson Lowe en 1840


En 1840, son rôle de geôlier de Napoléon lui avait surtout causé des ennuis en Angleterre même. Il avait été lâché par les politiciens qui l'avaient engagé dans ce rôle, et c'était un gouvernement "Whig" qui gouvernait l'Angleterre à cette époque. Hudson Lowe était revenu de Ceylan depuis des années, était sans aucune ressource financière, ne bronchait pas un mot en public de peur de se faire incendier par les journaux. Bref il se faisait tout petit. Ce n'est qu'après le retour des conservateurs en 1841 que Hudson Lowe peut recevoir une pension militaire pour le grade de colonel. Bref, ce n'était pas Byzance. Ses dernières années, il les a passées en réflexions amères par le manque de reconnaissance de son pays plutôt que dans des réflexions sur le retour des cendres de son ancien prisonnier, d'autant que le lieu final de sépulture n'avait jamais été un de ses sujets d'intérêt.

© Albertuk


La fin.


Hudson Lowe, le gôlier de Napoléon - Jean-Pierre Fournier la Touraille - Perrin, 2006 - p 209-210


Il a été, en effet, victime des politiciens qui ont abusé de sa loyauté, d’une presse rendue partiale par son engagement politique et d’un public friand de scandale et prêt à tout croire.
Le voici enfin réhabilité, promu à la première classe de l’Aigle rouge de Prusse pour les services rendus à la cause commune durant les campagnes de 1813-1814, fait grand-croix de l’ordre de Saint–Michel et Saint–Georges, décoration réservée à ceux qui se sont distingués à Malte et dans les îles Ioniennes.
Réconforté mais toujours combatif, il adresse en 1843 un long mémoire aux ministres pour leur reprocher leur attitude et le fait qu’aucun des postes vacants durant plus de vingt ans ne lui ait été proposé.

Hudson Lowe s’éteint dans une semi-pauvreté le 10 janvier 1844, à l’âge de soixante-quinze ans. Il est inhumé auprès de son épouse, qui l’a précédé de douze ans, dans la crypte de l’église Saint Mark, North Audley Street, à Londres.
(…)
Il ne laisse pour héritage à ses enfants que ses décorations.
Beaucoup plus tard, Robert Peel, Premier ministre, obtiendra une pension pour sa fille, qui ne s’est pas mariée, « en reconnaissance des services de son père ».

Ainsi s’achève le destin de celui dont lord Roseberry a écrit :

« S’il n’avait été choisi pour le poste difficile et dangereux de gouverneur de Sainte-Hélène, à l’époque où Napoléon y fut relégué, il aurait pu traverser la vie et en sortir paisible et honoré, comme tant d’autres officiers qui arrivèrent au même rang et eurent une carrière analogue. »

Ni bourreau sans cœur ni reître sans manières, Hudson Lowe n’eut qu’un défaut : gouverneur d’une forteresse du bout du monde, hérissée de canons et surveillée par une flotte, il se laissa envahir par la crainte de l’évasion et il exécuta sa mission à la façon dont, dans sa guérite, le factionnaire observe la consigne du sergent de semaine. C’est pourquoi, levant l’Histoire, il aura mérité le titre que lui donna cruellement son captif.

Il fut le geôlier de l’Empereur.








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